vendredi 23 septembre 2016

26e dimanche du temps ordinaire - année C


Pour se représenter un peu clairement cette histoire du pauvre Lazare (Lc 16, 19-31), il faut tout d’abord lire entre les lignes, et retrouver le contexte de cette parabole. Que vient faire ce Lazare à la porte de l’homme riche ? On apprend que ce Lazare n’est pas seulement un pauvre, mais aussi un homme malade ; son corps est couvert d’ulcères. Si, en outre, on fait attention au fait que l’évangéliste prend le soin de décrire le vêtement de l’homme riche, on comprend, d’après la description, que cet homme porte un manteau sacerdotal (cf. Ex 28, 5) ; c’est un prêtre, un Lévite fils d’Aaron. Reposons donc notre question : que vient faire ce Lazare, pauvre et malade, à la porte de ce prêtre riche ? La réponse devient évidente : les malades atteints de plaies, les malades pour qui on craignait qu’ils aient la lèpre, devaient se faire examiner par un prêtre (cf. Lv 13). C’était au prêtre qu’il revenait de dire si l’état du malade permettait la vie en société ou bien s’il fallait isoler, rejeter le lépreux. La crainte de la contagion de la lèpre n’était pas vaine. On savait que la lèpre se transmettait ; et la lèpre était une maladie grave qu’on ne savait pas soigner. C’est pourquoi il fallait être particulièrement vigilant sur les consignes de quarantaine. Et c’est donc aux prêtres que Moïse, dans la Loi, avait confié cette charge. Le problème, ici, c’est que le prêtre riche refuse de recevoir le malade. A l’époque de Jésus, des prêtres trouvaient pénible de faire ce travail médical. Ce n’est jamais très agréable, c’est vrai, d’accueillir chez soi des gens couverts de plaies. Et pourtant, cela faisait partie de leur charge. Ce prêtre riche est donc un mauvais prêtre, non pas parce qu’il est riche, mais parce qu’il refuse d’examiner la maladie de Lazare, et en cela, il transgresse la Loi de Moïse.

Ensuite, vient le moment du jugement. Le pauvre malade n’échappe pas à la mort – cela était prévisible. Mais le riche bien portant n’y échappe pas non plus – et cela également était prévisible : tous les hommes sont mortels. Chacun reçoit donc, pour l’éternité, un nouvel état. Il n’est pas dit que Lazare serait récompensé ; on n’a pas dit que ce pauvre était un grand saint. Il reçoit plutôt la consolation. Il passe de l’inconfort au réconfort. Il n’est pas dit que le riche soit puni ; on dit qu’il est tourmenté, qu’il souffre. Il passe du confort à la torture. Remarquez bien : on ne dit pas non plus que c’est Dieu qui le fait souffrir ; ce serait plutôt le reproche de sa conscience. Ce riche voit quelle fut sa vie, il voit combien il fut un mauvais prêtre, un homme indigne et, à juste titre, il est plein de remords.

Comme il souffre d’avoir mal vécu, ce riche a une généreuse intention : il s’inquiète pour les siens ; il a cinq frères, qui sont tous prêtres comme lui – puisque le sacerdoce est familial en Israël. Ce sont probablement de mauvais prêtres eux aussi, qui refusent d’examiner les malades. Ils ne suivent pas la Loi de Moïse. Ils ne font pas ce qui revient à leur charge. Ce riche suggère alors une fausse bonne idée : que Lazare ressuscite et qu’il aille les avertir ; qu’il leur dise de se convertir, de devenir de bons prêtres, fidèles à la Loi.

Et là, Abraham, parlant au nom de Dieu, fait remarquer une chose tragique. Il est clair que Moïse annonce la résurrection des morts ; Jésus le dit explicitement lors d’une polémique avec les Sadducéens (c’est-à-dire, précisément, avec les prêtres) : « Que les morts ressuscitent, Moïse aussi l’a donné à entendre dans le passage du Buisson quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Or il n’est pas un dieu des morts, mais Dieu des vivants ; tous en effet vivent pour lui » (Lc 20, 37 ; cf. Ex 3, 6)[1]. Ainsi donc, si les mauvais prêtres transgressent la Loi de Moïse en refusant d’accueillir les malades (Lv 13), ils transgresseront pareillement la Loi de Moïse pour refuser d’accueillir un ressuscité. La situation est inextricable : les prêtres sont sadducéens, qui ne reconnaissent, officiellement, que l’autorité de Moïse ; mais ce faisant, ils rejettent la résurrection, que Moïse annonce pourtant (Ex 3, 6). Ce pauvre Lazare pourrait bien ressusciter, les prêtres refuseront d’admettre qu’un homme est revenu de chez les morts – non pas parce que Moïse ne le dit pas (Moïse le dit, en vérité), mais parce qu’ils méprisent l’enseignement de Moïse.

Quelle est alors notre situation aujourd’hui ? En quoi cette vieille histoire nous concerne-t-elle ? Un homme est effectivement ressuscité d’entre les morts. Jésus qui est mort sur la Croix, qui a été enseveli, s’est relevé libre et vainqueur. Est-ce que cet événement a changé le cours de l’histoire du monde ? Oui, pour une part. Des hommes ont accepté de croire en la Résurrection de Jésus. Ils ont reconnu qu’il est vraiment vivant et ils ont accepté dès lors de se convertir, de mener une vie conforme à son enseignement, une vie selon l’évangile. Mais d’autres hommes se sont endurcis. A ceux-là, nous avons beau dire : « le Christ est ressuscité », cela ne change rien. Ces gens là peuvent acheter une Bible en librairie, comme nous, ils peuvent la lire, comme nous, ils peuvent rencontrer des chrétiens, ils ont une intelligence, comme nous, ils sont capables de comprendre les vérités de la foi. Mais, pour une raison sérieuse (leur histoire personnelle, une blessure, une souffrance) ou même sans raison, ils refusent de croire. Il y a une certaine tragédie pour eux : ils ont tout ce qu’il faut pour être croyants ; tous les moyens de la foi sont à leur disposition ; et pourtant un obstacle insurmontable demeure, et ils ne croient pas. L’évangile se conclut sur cette note pessimiste, qui ne doit pourtant pas nous décourager. Notre témoignage doit se faire d’autant plus audacieux, délicat et charitable.


[1] Que Ex 3, 6 annonce la résurrection aurait dû sembler clair à un Sadducéen de l’époque du Christ ; mais il n’est pas certain que cela semble clair à un lecteur d’aujourd’hui. Pour suggérer brièvement le raisonnement : le Dieu qui se révèle à Moïse, se dit être le « Dieu d’Abraham » ; or Abraham est mort depuis longtemps ; si donc il n’y a pas de résurrection, ce Dieu n’est qu’une sorte de divinité infernale, un dieu souterrain à la mode dans le paganisme (Pluton, Héphaïstos), un « dieu des morts ». A moins de faire du Dieu de Moïse un tel dieu des enfers, il faut donc postuler que le Dieu d’Abraham est un « Dieu des vivants » – et donc qu’Abraham, d’une certaine manière, est dans la vie. Sur les Sadducéens et la résurrection, lire, en particulier, Ac 23.

jeudi 15 septembre 2016

25e dimanche du temps ordinaire - année C


«Dieu veut que tous les hommes soient sauvés» (1Tm2,4). Cette phrase très simple, qui n’a pas besoin de grandes explications pour être comprise, a été inscrite en tête du prologue du Catéchisme de l’Eglise Catholique, accompagnée de deux autres sentences scripturaires: 

«Père, la vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent, Toi, le seul véritable Dieu, et Ton envoyé, Jésus Christ» (Jn17,3) «Dieu notre Sauveur (…) veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1Tm2,4). «Il n’y a sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés» (Ac4,12) que le nom de JESUS.

Ces trois affirmations majeures, dans leur tension, dans leur entrechoquement, racontent (pour ainsi dire) toute l’histoire du salut des hommes. A première vue, il y a d’un côté quelque chose d’exclusif, de très restreint: par Jésus et Jésus seul; d’un autre côté, il y a une extraordinaire ouverture, large, accueillante: tous les hommes. Comprendre qu’il n’y a pas de contradiction est peut-être tout l’enjeu de la foi chrétienne. 

Que le nom de Jésus ne soit pas réducteur, qu’il ne vienne pas limiter la volonté de Dieu, c’est ce que le Concile Vatican II a bien montré. En devenant “un” homme, Jésus s’est «en quelque sorte uni à tout homme» (1). Les particularismes qu’il a assumés (il est né à une époque déterminée, dans un pays, dans une famille, avec certaines caractéristiques sociales et religieuses), toutes ces conditions historiques de la vie de Jésus ne sont pas une étroitesse qui rejetterait ceux qui n’ont pas vécu comme lui, au même endroit que lui, en même temps que lui – sinon, notre salut serait vraiment désespéré. Si Jésus est “un” homme, c’est afin de pouvoir rencontrer tout homme. Et aujourd’hui, tout homme, quel qu’il soit, quelle que soit son histoire personnelle (heureuse ou chaotique), quel que soit son caractère (tolérant ou colérique), quelles que soient ses convictions (politiques, ou même religieuses) peut faire la rencontre de Jésus. Que tout le salut de l’humanité passe par Jésus, ce n’est pas pour réduire l’étendue des sauvés dans une humanité perdue; c’est parce que Jésus est vraiment venu pour tous les hommes. 

Reste alors l’affirmation première, celle que nous avons entendue dans la lettre à Timothée: «Dieu veut que tous les hommes soient sauvés» (1Tm2,4). Dieu veut vraiment que tous les hommes soient sauvés. Il ne veut pas que les bons soient sauvés, et que les méchants soient condamnés. Il ne veut pas que les catholiques soient sauvés, et que les non-catholiques soient perdus. Il ne veut pas que les bien-pensants soient sauvés et que les sournois soient exclus. Non. Il veut que «tous les hommes» soient sauvés. Dieu le veut, Dieu le dit… il serait étonnant qu’il ne tienne pas parole. 

Il est curieux quand même qu’on ait eu tant de mal à admettre ce «tous les hommes». Quand on relit l’histoire de l’Eglise, on ne peut qu’être étonné du nombre de gens que les théologiens des siècles passés envoyaient en enfer – comme s’ils ignoraient quelle est la volonté de Dieu. Un auteur spirituel du XVII° siècle, aujourd’hui totalement oublié, le Père François Bonal, faisait ce constat, d’une redoutable lucidité: «Véritablement il faudrait bien être ennemi de soi-même, pour ne vouloir point s’en tenir à ce que Dieu même nous proteste de son Amour universel pour tous les hommes, et du pardon général de tous ceux qu’il peut justement punir» (2). Ceux qui inventent que Dieu veut sauver certains hommes (et non pas tous), doivent porter en eux-mêmes une certaine forme de malaise par lequel ils se font souffrir inutilement. Rêver d’un Dieu qui en sauve quelques-uns et qui laisse les autres (les plus nombreux) se perdre est en fait une manière de se haïr soi-même. Et rien de bon ne peut sortir d’une haine de soi, s’il est vrai que le commandement de Dieu nous ordonne d’aimer notre prochain comme nous nous aimons nous-mêmes (Mt19,19). 

Qu’est-ce donc que s’aimer soi-même, sinon aimer son prochain et vouloir (d’accord avec Dieu) qu’il soit sauvé? Qu’est-ce donc que vouloir (avec Dieu) que tous les hommes soient sauvés sinon être en paix avec soi-même pour pouvoir aimer tous les hommes? Si je ne m’aime pas sainement, si je n’aime pas mon prochain, il n’est pas étonnant que j’imagine un Dieu qui voudrait le salut des uns et la perte des autres. Mais il y a dans cette attitude quelque-chose qui ne va pas, qui n’est pas chrétien. Ce Dieu inventé par un homme sans amour n’est pas le Dieu de Jésus Christ. 

Enfin, si nous sommes d’accord avec le Dieu que Jésus nous révèle, un Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, nous pouvons nous demander ce que nous faisons pour contribuer au salut des hommes. Nous avons peut-être compris que nous ne sommes pas chrétiens pour être sauvés seulement, pour recevoir le salut, mais aussi pour être “sauveurs”, pour annoncer, pour témoigner, pour transmettre le salut par la foi que nous avons reçue. Avons-nous bien conscience de cela? Et si oui, que faisons-nous pour travailler avec l’Eglise au salut des autres? Il ne s’agit pas d’aller évangéliser les peuples lointains. Chacun peut (doit) faire cela près de chez soi. Les parents ont une grande responsabilité envers leurs enfants; les amis envers leurs amis; les enfants envers leurs camarades; chacun envers ses proches. Si nous ne fuyons pas cette mission que Dieu nous confie, alors nous verrons bien que Dieu veut sauver tous les hommes. 

(1) Concile Vatican II, Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et spes, 22. 
(2) FRANÇOIS BONAL, Le Chrestien du Temps, II, III, 1 ; chez François Comba, Lyon, 1688 ; II, p. 154. [orthographe et ponctuation modernisées]

jeudi 8 septembre 2016

24e dimanche du temps ordinaire - année C


En 931 av. J.C., à la mort de Salomon (fils de David), se produit un événement douloureux. Les Juifs du nord (Israël) et ceux du sud (Juda) ne parviennent pas à s’entendre. Au cours d’une réunion houleuse, tenue à Sichem (Naplouse), le royaume se disloque, de sépare en deux pays. Tandis que Roboam, héritier de la lignée davidique, règne au sud sur la tribu de Juda, les tribus du nord se désolidarisent de la politique fiscale et religieuse contraignante de Jérusalem et proclament leur autonomie sous l’étendard du roi Jéroboam. 

Au lieu du culte du Seigneur, culte immatériel, sans représentation, pratiqué dans le Temple de Jérusalem, le roi d’Israël, libéré de Juda, doit organiser de nouveaux sanctuaires. En effet, si le royaume du nord avait continué dans la religion de David, si les fidèles d’Israël avaient dû se rendre à Jérusalem (dans le royaume de Juda) pour offrir des sacrifices à leur Dieu, l’indépendance aurait été mise en péril. Il fallait que l’autonomie politique et fiscale soit aussi une autonomie cultuelle – car à l’époque il n’y a pas de distinction, tout est lié. C’est pour cela que Jéroboam va édifier des temples concurrents du sanctuaire unique, et les garnir de statues chargées de représenter la force de Dieu en même temps que sa richesse princière: des taureaux en or. 

Cette idée de représenter un jeune veau ne doit pas être interprétée trop défavorablement. Tous les peuples de l’ancien Orient utilisaient des images semblables pour illustrer la force vitale, la puissance de leurs dieux. Le musée du Louvre conserve une statue particulièrement émouvante d’une de ces sortes d’idoles (1). Les hommes religieux savaient que ces représentations de jeunes veaux n’était qu’une image (ils n’étaient pas stupides au point d’adorer un vrai ruminant! et nous serions nous-mêmes bien bêtes de croire cela). Mais, en hommes de la terre, en agriculteurs, ils trouvaient que la jeune vigueur d’un petit taureau exprimait bien le culte qu’ils voulaient rendre à une nature farouche, imprévisible et puissante. 

Tout cela nous est raconté dans les livres historiques de l’ancien Testament.

Jéroboam se dit en lui-même : «Si le peuple continue de monter au Temple du Seigneur à Jérusalem pour offrir des sacrifices, le cœur du peuple reviendra à son chef, Roboam, roi de Juda, et on me tuera». Après avoir délibéré, [Jéroboam] fit deux veaux d’or et dit au peuple: «Assez longtemps vous êtes montés à Jérusalem! Israël, voici tes dieux qui t’ont fait monter du pays d’Égypte». Il dressa l’un à Béthel et il mit l’autre à Dan (1R 12, 26…29). 

On comprendra que les responsables religieux du sud, les prêtres du temple de Jérusalem ont été furieux de voir que les Juifs du nord ne venaient plus. Ils perdaient des ressources économiques (les pèlerinages, les sacrifices, les impôts du sanctuaire) et ils perdaient en influence (le monothéisme risquait d’être contesté). Aussi, c’est probablement dans ce contexte qu’ils se sont souvenus de cette vieille histoire rapportée à propos de la sortie d’Egypte. Déjà, alors que le peuple avait été vaillamment libéré par Moïse et par le Seigneur, une tentation d’idolâtrie, une péripétie d’infidélité avait causé un grand tort au peuple. C’est ce que nous avons entendu en première lecture (Ex32,7-11; 13-14). On comprend que le Seigneur soit en colère contre un peuple qu’il sauve et qui le trahit dans l’instant d’après: ils n’ont pas mis longtemps à se détourner du Dieu qui leur avait montré dans de puissance et de bonté! Nous assistons à cet emportement du Seigneur, exaspéré par la conduite des Hébreux. Un Dieu qui se fâche, cela nous semblera un peu étrange… mais le Dieu de la Bible se fâche, pour mieux montrer ensuite la grandeur de sa miséricorde. 

En effet, il faut bien lire le texte. Ce qui nous est décrit en détail du mécontentement du Seigneur, dans une bourrasque courroucée, est le plus impressionnant, mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est cette petite phrase qui vient ensuite: «Le Seigneur renonça au mal» (Ex32,14). Dans la Bible, lorsqu’une phrase a comme sujet «Dieu» et comme complément «le mal», le verbe au milieu est toujours «renoncer» (2S24,16 = 1Ch21,15; Jr26,3-19; 42,10; Am7,3-6; Jon3,9-10; 4,2; cf. Dt10,10). En revanche, «le Seigneur ne renonce jamais à sa miséricorde» (Sir47,22). 

Cette conclusion est vraiment étonnante. Que pourrait faire le Seigneur contre des idolâtres? C’est bien en toute justice qu’il devrait déchaîner contre eux une punition bien méritée. Mais non! Si l’homme est capable du mal, le mal est pour Dieu ce à quoi il ne sait que «renoncer»

C’est pourquoi, dans la Bible, toutes les histoires se concluent toujours à la faveur des pécheurs (et l’évangile, Lc 15, en donne encore une illustration). En cette année jubilaire, ce message paradoxal retentit avec une force nouvelle pour que personne ne se laisse décourager par sa faute, mais que tous aient l’audace du repentir en accueillant le pardon d’un Dieu qui ne pense que du bien pour nous. 

(1) http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=21478




vendredi 2 septembre 2016

23e dimanche du temps ordinaire - année C


La lettre à Philémon est un texte à part dans le nouveau Testament. Cette épître possède la particularité d’être adressée à une personne (comme les lettres à Tite, à Timothée, comme 3Jn) et non à une Eglise et, surtout, de traiter une question d’ordre strictement privé. La situation, telle qu’on la devine entre les lignes, est la suivante: Onésime était l’esclave du chrétien Philémon. Il s’est enfui de chez son maître et a rencontré Paul qui l’a baptisé: il lui a «donné la vie dans le Christ» (Phm 10). De païen et esclave qu’il était, Onésime est donc devenu fidèle lui aussi. Quelle peut être désormais la relation entre Philémon, riche chrétien, et Onésime, fugitif chrétien? Si l’on s’en tient aux lois civiles, le maître spolié par la fuite de son esclave peut exiger son retour et le punir en raison de son crime. Mais si l’on se situe dans la logique de la foi, nous ne voyons plus un maître et un serf, mais deux disciples de Jésus. Pour Philémon, Onésime est désormais «mieux qu’un esclave… un frère bien-aimé» (Phm 16). 

Cet écrit de circonstance est un précieux témoignage pour comprendre comment la foi chrétienne a été confrontée à un problème moral très sérieux dans l’Antiquité. Alors que l’esclavage était une institution légalement acceptée dans tout le bassin méditerranéen (e.g. Lc 7, 2-10), et alors que l’on devine que beaucoup de conversions au christianisme concernaient ainsi des gens privés de tout droit civique (cf. 1Co 1, 26-29), quelle pouvait être la doctrine de l’évangile sur la servitude? Nous savons que l’esclavage n’a pas été aboli dans l’Empire romain, même quand celui-ci, avec Constantin, est devenu officiellement chrétien. Le Christ n’a pas prêché la révolte des esclaves; Jésus n’est pas Spartacus. Paul lui-même n’entend pas subvertir la société et préconise par ailleurs la docilité de la part des esclaves devenus chrétiens: «Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d’ici-bas, non d’une obéissance tout extérieure qui cherche à plaire aux hommes, mais en simplicité de cœur, dans la crainte du Seigneur» (Col 3, 22); «Que les esclaves soient soumis en tout à leurs maîtres, cherchant à leur donner satisfaction, évitant de les contredire» (Tite 2, 9). Curieusement, Paul va même jusqu’à déconseiller aux esclaves de revendiquer leur libération: «Étais-tu esclave, lors de ton appel? Ne t’en soucie pas. Et même si tu peux devenir libre, tire plutôt profit de ta situation» (1Co 7, 21). Où l’on voit l’extrême prudence de l’Apôtre en face d’une réalité sociale défavorable: ce n’est pas que Paul approuve l’esclavage, mais il prêche un évangile spirituel et il ne se donne pas la mission de désorganiser la vie économique et politique en raison de sa foi. 

Mais, dans la lettre à Philémon, il s’agit d’autre chose. Paul n’énonce pas une vérité générale qu’il voudrait imposer à tout l’Empire; Paul s’adresse personnellement à un chrétien pour lui parler d’un ami. Dans un propos d’ordre privé, Paul peut dire plus qu’une parole officielle et prudente; il possède la confiance de son correspondant et peut lui parler au nom de leur histoire commune. Paul se souvient que, de même qu’il a baptisé Onésime, il avait autrefois évangélisé Philémon (Phm 19). La foi établit donc un lien très personnel entre Philémon, Paul et Onésime. Or, dans la foi, on sait que l’esclavage est une métaphore fréquemment utilisée pour parler du péché: «quiconque commet le péché est esclave» dit Jésus (Jn 8, 34), et Paul lui-même rappelle aux Romains qu’avant leur conversion, ils étaient «esclaves du péché» (cf. Rm 6, 16-20). La question qui se pose donc, question éminemment personnelle, entre Philémon, Paul et Onésime, est la suivante: ce qui sert, dans le langage chrétien, pour désigner le péché, peut-il avoir cours entre frères? Si la foi et le baptême sont de l’ordre de la libération, est-il logique que l’institution qui représente la faute des hommes sépare ainsi les fidèles entre maîtres et asservis? Au contraire, Paul affirme bien que, dans la foi, de telles distinctions n’ont plus de raisons d’être: «Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit» (1Co 12, 13); et encore: «il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus» (Ga 3, 28). Toutes les divisions sont abolies. La foi est au service de l’unité, et non de la lutte des classes. Si Paul ne prêche pas la révolution, il n’encourage pas pour autant l’inégalité entre fidèles. Le langage de la charité est celui d’une communion bienveillante entre hommes libres. 

Au-delà du cas de l’esclavage, il y a donc dans ce texte une belle leçon de politique. Paul n’exige pas l’instauration d’une théocratie catholique. Mais il interpelle les fidèles afin que, dans leurs relations civiques, ils se comportent aussi comme des croyants. L’exactitude et la prudence, le sérieux et la modération d’une telle doctrine sont peut-être aujourd’hui encore une lumière pour ceux qui veulent se comporter dans le monde en cohérence avec l’évangile. 


vendredi 26 août 2016

22e dimanche du temps ordinaire - année C


L’évangile de ce jour (Lc 14, 1; 7-14), avec son histoire de mariage, d’invités prestigieux, de boiteux et d’estropiés, m’a fait penser à un beau film de Frank Capra: Lady for a day (1933). Le cinéaste avait-il conscience de traiter un archétype qui lui venait de la Bible? Peut-être pas; mais c’est sans doute l’une des forces de la parole de Dieu que des artistes s’en inspirent à leur insu, tant ce que propose la Révélation consonne avec notre humanité. 

L’intrigue de ce film hollywoodien est émouvante à souhait. Une ancienne danseuse espagnole qu’un accident de la vie a réduite à la misère, hante les rues de New York en vendant des pommes blettes et des journaux de la veille. “Apple Annie”, saoule du matin au soir, a pourtant obtenu la protection d’un petit truand, Dave the Dude, accro (et escroc) au jeu, car ses pommes flétries – pense-t-il – lui portent chance. Mais cette sympathique clocharde n’a pas toujours été une ivrogne: tandis qu’elle avait du succès sur les scènes de Broadway, elle a eu une fille pour qui elle a voulu une bonne éducation, qu’elle a confiée à sa sœur, en Espagne. Elle n’a avec cette fille qu’une relation épistolaire, dans laquelle elle parvient à lui faire croire qu’elle est toujours la grande dame qu’elle a été, qu’elle vit dans un palace et appartient à la meilleure société américaine. Lorsque sa fille lui annonce qu’elle va épouser un jeune aristocrate espagnol, Apple Annie se réjouit; mais elle s’épouvante lorsqu’elle apprend que sa fille, son fiancé et les nobles parents de celui-ci, débarquent à New-York pour la voir. Si le Comte Romero découvre qui sera la belle-mère de son fils, qu’elle n’est qu’une mendiante imbibée de gin, les fiançailles à coup sûr seront rompues et les cœurs des deux amoureux brisés. Avec l’aide de Dave the Dude, après des péripéties plus féériques que vraisemblables, et grâce à la sympathie amusée de quelques grands personnages, Apple Annie parvient à recevoir dans un faux logement, accompagnée d’un faux mari, avec un vrai orchestre de jazz, le Comte Romero et sa famille ainsi que tout ce que l’élite américaine compte de plus remarquable. Avant de repartir, la clocharde a offert à sa fille et à la famille de son futur gendre une fête improbable et décalée, incroyablement pittoresque et chatoyante, mêlant petits gangsters, nobliaux exotiques et grands de ce monde: une gloire factice mais un bonheur réel. 
Le dîner que Jésus décrit (Lc 14, 12-14) n’a rien à envier à cette étrange réception. Imagine-t-on en effet que des gens “comme il faut” vont organiser un cocktail mondain avec des manchots, des difformes, des margoulins? Une telle réjouissance serait une honte. Si Jésus nous donne cette parabole – et si Frank Capra, qui n’est pas un Docteur de l’Eglise, l’interprète judicieusement – on peut se demander en fait qui gagne quoi, qui fait une faveur à qui. On ne peut croire naïvement que les riches seraient seulement bien gentils d’inviter les pauvres à leur table pour leur accorder un peu de luxe le temps d’une fête de charité. Dès qu’on s’occupe un peu de ceux qu’on appelle “les pauvres” ou “les blessés de la vie” (pour les mettre dans une catégorie rassurante à laquelle, Dieu merci, nous n’appartenons pas nous-mêmes!) on découvre que ce n’est pas “nous” qui possédons la joie, mais qu’il y a chez “eux”, dans leur précarité, leur handicap, leur dénuement, une capacité d’épanouissement, de spontanéité, un rayonnement que “nous” n’avons pas. 

La vraie manière de faire une fête, ce n’est pas de se rassembler entre bourgeois bien-pensants ayant réussi leur vie: cela n’est pas une fête; ce peut être une soirée très agréable, très mondaine et très élégante. Mais ce n’est pas une fête. Une fête (je veux dire: une fête telle qu’elle puisse être décrite par Jésus comme parabole du Royaume des cieux), c’est autre-chose. C’est une réunion de pauvres qui, sans complexe, sans contrainte, sans souci de paraître, dévoilent leur joie d’être en vie, quelles que soient par ailleurs les épreuves et les larmes. Une fête, ce sont les chants (dissonants, faux: une bastringue) quelles que soient par ailleurs les angoisses et les tristesses. Il n’y a là aucun calcul, aucun intérêt, rien de prémédité; il n’y a que la joie simple et gratuite, l’accueil du présent, l’expression familière et cordiale d’un bonheur sans manigance. 

Un marginal un peu ingérable avait brièvement intégré une structure caritative qui lui fournissait de l’aide administrative et sociale. Lui n’apportait rien d’autre que sa bonne humeur et son insouciance, sa généreuse naïveté. Il dit un jour à un responsable de l’association (qui me l’a rapporté): «ils ont bien de la chance de nous avoir, ces bénévoles qui s’occupent de nous». Et c’était vrai. 

Si nous voulons participer à la «résurrection des justes» (Lc 14, 14) – et c’est bien, je crois, notre projet à tous – nous ne devons pas nous attendre finalement à quelque chose de guindé et de chic; nous risquerions d’être déçus. Le festin des noces auquel nous sommes conviés ne sera pas une garden-party sophistiquée et select. Cela ressemblera plutôt à nos assemblées dominicales, pourvu que nous soyons accueillants à toutes les détresses, ouverts à tous les malheurs. C’est dans une charité serviable, et là seulement, que se trouve la joie du Royaume. 


[illustration: Lady for a day, de Frank Capra (1933). 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/La_Grande_Dame_d%27un_jour

source: 
https://moniqueclassique.wordpress.com/2014/08/27/movie-of-the-week-lady-for-a-day-1933/]

vendredi 19 août 2016

21e dimanche du temps ordinaire - année C


Il n’est pas très simple de bien comprendre le passage de la lettre aux Hébreux entendu à l’instant (He 12, 5-7 ; 11-13). Il y est question de leçon, de correction, de châtiment et un tel langage ne nous fait pas plaisir. Nous en avons fini, pensons-nous, avec l’image d’un Dieu qui punit (c’est l’année de la miséricorde!) et même humainement, la notion de châtiment est contestée de toute part, que ce soit dans le fonctionnement de la justice civile ou pénale, que ce soit dans la pédagogie. La punition apparaît comme le grand échec, comme la faillite de tout système d’éducation ou d’intégration – et l’échec se situe toujours plus du côté de celui qui punit que de celui qui a mérité d’être corrigé. Evidemment, avec de telles idées confuses, on est mal armé pour lire notre texte. 

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, l’auteur qui parle de choses tellement déplaisantes ose introduire son propos par une expression insoutenable: «Frères, n’oubliez pas cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils» (He 12, 5). Voilà maintenant que tous ces discours sur les punitions et les châtiments de Dieu doivent être considérés comme un propos de consolation, comme la définition même de notre condition filiale: mais qui voudrait être fils d’un père aussi sévère? Est-il vraiment père, d’ailleurs, celui qui ne pense qu’à prendre ses enfants en défaut pour pouvoir leur faire payer par quelque mauvais traitement leurs défaillances? Est-il vraiment père celui dont le seul moyen éducatif est la sanction? 

A moins de penser que la Bible nous présente une image tellement révoltante des relations entre Dieu et les hommes (et auquel cas, il serait raisonnable de cesser de croire) il doit s’agir d’autre chose. Essayons donc de mieux lire. La morale biblique de la paternité et de la filiation se distingue assez clairement des pratiques antiques du paganisme précisément en ceci que l’autorité du maître de maison est toujours tempérée par une certaine modération, pour respecter l’inaliénable dignité des autres membres de la famille. Si dans le paganisme grec (spartiate ou athénien), si dans la pédagogie romaine, le premier argument pédagogique est bien souvent le fouet ou la férule, le père selon le nouveau Testament est un homme bienveillant et miséricordieux qui, selon le mot de Paul, se retient d’exaspérer ses fils: «Parents, n’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent» (Col 3, 21). On sait bien qu’une pédagogie trop inquisitrice, trop portée à la vérification, qui se résume à la récompense et à la punition, décourage les enfants de bien faire. Elle les incite surtout à ne pas se faire prendre. L’enfant en conclut assez naturellement qu’il peut faire les bêtises qu’il veut, pourvu qu’il échappe à la vigilance de l’autorité: est-ce vraiment cela que veut transmettre une bonne éducation à la liberté et à la vertu? Et Paul, encore: «Et vous, parents, n’exaspérez pas vos enfants, mais usez, en les éduquant, de corrections et de semonces qui s’inspirent du Seigneur» (Ep 6, 4). Et qu’est-ce donc qu’une correction selon le Seigneur? 

Il est évident que dans la vie des hommes, dans la vie des peuples, se produisent des épreuves. Certaines sont injustes, purement imméritées: pourquoi telle maladie chez un homme dont la vie est saine? pourquoi tel échec chez un homme consciencieux? Mais il y a d’autres épreuves dont nous ne sommes pas totalement irresponsables: un homme imprudent paye parfois les conséquences de ses négligences; un tricheur est confronté à ses transgressions, un menteur enchevêtré, otage, des liens de ses mensonges. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui arrive à l’homme est perçu comme un mal, comme une souffrance. Quel est alors le rôle de Dieu? Si l’homme est sans aucune conscience, il souffre; qu’il s’y résigne ou qu’il se révolte, il ne tire aucune leçon, il n’apprend rien de ce qu’il souffre. Cet homme refuse, dans son épreuve, le regard de Dieu. Mais si l’homme possède une conscience attentive, s’il s’efforce de comprendre ce qui lui arrive, s’il cherche quelle est sa part de responsabilité ou quelle est son innocence, s’il essaye de relire sa vie et son épreuve sous le regard de Dieu, alors la souffrance peut se transformer en leçon, en apprentissage, en véritable éducation. 

Dans l’ancien Testament, on disait que Dieu venait «visiter» les fautes de son peuple. Ce verbe étonnant, «visiter» (1), voulait dire que Dieu, par le ministère d’un prophète, venait décrire, revisiter, faire l’inventaire de la transgression, la relire pas à pas avec le peuple ou le roi fautif. Et de la faute elle-même, Dieu faisait ainsi jaillir un bien, une connaissance, une lucidité, et peut-être même une conversion. Dieu n’était pas vu comme un “père fouettard” ni comme un bourreau, mais comme un éveilleur de conscience. Les corrections que Dieu donne à ses enfants sont de l’ordre de l’explication, pas de l’ordre de la violence; elles sont une invitation à progresser, et non une peine de vengeance ou de colère. 

Evidemment, une telle «visite» de Dieu n’est pas pour autant quelque-chose de drôle: «Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie, mais plutôt de la tristesse» (He 12, 11). Cela est vrai: celui qui, sous le regard de Dieu, fait son examen de conscience, qui détaille ses lâchetés et mesquineries, qui décortique son égoïsme, qui scrute ses mauvaises rancunes, celui-là n’est pas joyeux. Mais qu’il vienne à recevoir le pardon par un aveu sincère et franc, alors tout change: «Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice» (He 12, 11). Voilà comment Dieu en use avec nous, voilà comment il tire de notre mal un bien véritable. Dans la nuit de Pâques, on proclame la faute «heureuse» (2) – non que le mal soit un bien. Mais la bonté de Dieu est telle que même de nos culpabilités il sait, par sa visite, tirer de nous quelque conversion et nous rendre meilleurs. 

(1) En hébreu, le verbe est paqad. Qu’il soit parfois traduit par «châtier», «punir» ne simplifie pas sa compréhension. On voit quelques bons exemples d’une telle visite chez le prophète Isaïe (Is 29; en particulier le v. 6); chez Jérémie (Jr 9, 24). 
Le bibliste André Wenin a bien exploré cette question, avec lucidité et pertinence. 

http://www.editionsducerf.fr/librairie/auteurs/livres/5976/andre-wenin

(2) «heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur» (Louange pascale, Exsultet; Missel Romain, vigile pascale, consécration du cierge pascal). 

vendredi 12 août 2016

20e dimanche du temps ordinaire - année C


Ce pauvre Sédécias est vraiment un triste sire, un personnage peu sympathique et malchanceux, malmené par un destin trop grand pour lui. Tout ce qu’on sait de lui par la Bible est défavorable. Petit prince mal placé dans l’ordre dynastique, il ne serait jamais devenu souverain si Nabuchodonosor, mettant fin au règne de Joiakîn (en 597 av. JC), n’avait eu l’idée de placer ce personnage faible et lâche sur le trône. Joiakîn avait été un mauvais roi, et c’est – selon les chroniqueurs bibliques – dans la logique de son péché qu’il a vu la prise de Jérusalem et qu’il a été déporté. Sédécias ne valait pas mieux, et c’est bien ce que souhaitait le roi de Babylone: en établissant un mauvais roi, il s’assurait la docilité de la Ville sainte et pensait n’avoir plus de souci de ce côté-là. Qu’est-ce qui est passé dans la tête de Sédécias, pour qu’il ait l’idée de se révolter contre Nabuchodonosor? C’était là vraiment une imprudence, une ingratitude, une lâcheté; en un mot: une énorme bêtise qui valut (en 587 av. JC) à Jérusalem d’être détruite de fond en comble et à Sédécias de voir exécuter tous ses fils avant qu’on ne lui crève les yeux. Les mœurs de l’époque n’étaient pas tendres (1).

Mais cela, c’est la fin de l’histoire que Sédécias ne connaît pas encore tandis qu’il discute avec les princes de Jérusalem dans l’extrait du livre de Jérémie que nous venons d’entendre (Jr 38, 4-6 ; 8-10). Jérémie, lui, qui est prophète, dont la lucidité scrute non seulement les événements mais aussi les cœurs, a déjà une petite idée sur comment tout cela va mal finir. Ce n’est sans doute pas par plaisir qu’il annonçait à Jérusalem des catastrophes qu’il aurait préféré ne pas voir; et c’est d’ailleurs pour éviter cette ruine terrible – s’il était possible – qu’il prêchait vigoureusement contre les tentations de révolte. Jérémie voyait bien qu’il était irresponsable de s’opposer ouvertement à un envahisseur aussi puissant que les Babyloniens. Les armées de Nabuchodonosor étaient invincibles dans tout l’Orient: comment un petit royaume ruiné et asservi aurait-il la moindre chance? Aussi, la parole de Jérémie déplaît à tous les fauteurs de guerre, à tous les téméraires qui rêvaient d’une revanche, et l’on veut le faire taire. L’accusation est facile à porter: en prônant la soumission temporaire à l’occupant, Jérémie «démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville» (Jr 38, 4). De fait, il ne devait pas rester grand monde de prêt à combattre: toute l’armée avait été déportée dix ans plus tôt lors du premier siège. A peine restait-il quelques paysans, quelques artisans, quelques commerçants: est-ce avec cette escouade de petits bourgeois qu’on voulait affronter les redoutables guerriers de Babylone? Une telle troupe d’amateurs ne devait pas être très difficile à démoraliser, si tant est qu’ils aient eu un jour l’envie d’en découdre. Et voilà que les princes se plaignent à Sédécias de la propagande pacifiste de Jérémie, et Jérémie est jeté dans une citerne (Jr 38, 6). 

Sédécias est pourtant un homme sans conviction, toujours de l’avis du dernier qui a parlé. Avec la constance de la girouette (qui dément que ce soit elle qui tourne, mais plutôt le vent…) le voilà qui est entrepris par Ebed-Melek, un éthiopien dont nous ne savons pas grand-chose (était-il honnête, religieux ou opportuniste?) Ce «serviteur du roi» (tel est son nom) vient parler à Sédécias en faveur de Jérémie, contre l’avis des princes. Et comme Sédécias se moque de tout, comme il n’a aucune fermeté, il fait en secret tirer Jérémie de sa citerne. La suite de l’histoire est qu’il y aura une entrevue entre Jérémie et Sédécias; Jérémie, interrogé par le roi, lui conseillera la docilité pour éviter la ruine de Jérusalem. Contre l’avis qu’il avait sollicité, Sédécias aura une conduite imprudente et tout sera détruit. 

La morale d’une si mauvaise histoire est assez simple. Nous avons d’un côté un homme qui parle selon Dieu: Jérémie dit, au nom du Seigneur, un message constant de prudence et d’habileté diplomatique. Il ne sert à rien de rechercher la guerre – même si on pense la gagner, et moins encore si l’on est assuré de la perdre. Il vaut mieux composer avec l’ennemi. Jésus donnera un conseil semblable: «Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera par s’asseoir pour examiner s’il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille? Sinon, alors que l’autre est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix» (Lc 14, 31-32). C’est l’évidence même. De l’autre côté, nous avons un homme inconstant, dont la parole ne vaut rien, dont les propos n’expriment aucune conviction (non pas qu’il dissimule ce qu’il pense: il ne pense rien!) Un tel homme n’a pas de fiabilité. Son langage est «oui et non» (2Co 1, 17-18), contrairement à cette règle élémentaire de la parole: «Que votre langage soit: Oui? Oui; Non? Non. Tout ce qu’on dit de plus vient du Mauvais» (Mt 5, 37; cf. Jc 5, 12). 

Dans une époque troublée (et assurément, l’époque de Jérémie et de Sédécias était troublée) il est vraiment décisif d’avoir une parole précise, généreuse, fiable, une parole sur laquelle on puisse compter. Toute faiblesse s’avère désastreuse. On n’a pas besoin, dans un tel contexte, d’hommes qui manquent de conviction. Il ne s’agit pas de prêcher une fermeté illusoire; Jérémie, rappelons-le, était du côté d’une docilité profitable. Mais il était constant, jusqu’à l’obstination, dans son message d’apaisement. Ses adversaires, eux, étaient apparemment plus forts, puisqu’ils voulaient la confrontation avec l’ennemi; mais leur force était un rêve, un mirage, une hallucination. L’histoire a bien prouvé qu’ils n’étaient pas de taille à assumer leurs prétentions belliqueuses. Et au milieu, pour départager ces deux camps, un roi inconsistant, balloté par toutes les opinions a conduit son peuple au désastre. Voilà ce qui fait une défaite. Si la force des pacifiques n’est pas écoutée, si le pays est conduit par un mou qui n’a pas de direction, alors c’est la ruine. Ce fut vrai en 587 av. JC., mais cette loi est peut-être plus générale qu’il n’y paraît. Il conviendrait de s’en souvenir. 

(1) Tout cela est raconté dans la Bible : 2R 24-25 et 2Ch 36.