vendredi 28 février 2014

8ème dimanche du temps ordinaire - année A

Saint Paul, écrivant aux Corinthiens, est amené à décrire en quoi consiste son ministère d’Apôtre (1Co 4, 1-5). Pour bien comprendre ce qu’il affirme, il faut tout d’abord se souvenir que saint Paul a été amené à écrire aux chrétiens de Corinthe à l’occasion d’une discorde, d’un désordre dans la communauté (1Co 1, 10-17). Saint Paul écrit donc, avec autorité, pour trancher un litige – et cela n’est jamais agréable, ni pour ceux qui sont désavoués, ni pour celui qui désavoue. Lorsque saint Paul fait des reproches aux Corinthiens, il ne le fait pas de gaîté de cœur ; il le fait parce qu’il le doit, au nom de la fidélité à l’évangile que le Christ lui a confié.
C’est donc dans ce contexte qu’il présente son ministère : « il faut que l’on nous regarde seulement comme les serviteurs du Christ et les intendants des mystères de Dieu » (1Co 4, 1). Un Apôtre n’est pas le propriétaire de son ministère. Un Apôtre n’est pas son propre “patron”, pour ainsi dire. Un Apôtre est un homme qui est soumis avant tout au Christ et à Dieu. Il est « serviteur » : cela veut dire qu’il doit lui-même obéir et qu’il n’agit pas selon sa propre initiative, mais selon la mission qu’il a reçue du Christ. Il est également « intendant » : cela veut dire qu’il est chargé de transmettre aux fidèles ce qu’il a lui-même reçu, sans tirer aucun avantage personnel. Quel profit, en effet, un Apôtre peut-il tirer de son ministère, sinon d’avoir une vie entièrement consacrée à l’évangile, dans les soucis, les tourments, les persécutions ? Est-ce donc un avantage que d’être sans cesse critiqué, sans cesse mis en cause, de n’avoir aucun repos, de n’être soutenu par personne, sinon par Dieu seul ? La vie d’Apôtre n’est pas tellement confortable, humainement elle n’est aucunement désirable. Ceux qui ont reçu cette charge le savent bien. Au milieu de toutes ces difficultés, saint Paul précise encore quelle est la tâche qu’on exige de lui : « ce que l’on demande aux intendants, c’est en somme de mériter confiance » (1Co 4, 2). La première qualité de l’Apôtre, c’est d’être fiable, d’être fidèle à sa mission. Cela suppose donc une certaine docilité – pour faire ce que Dieu a commandé – et une certaine endurance – pour persévérer dans cette mission divine malgré les embûches humaines. Voilà quelles sont les qualités de l’Apôtre. Dieu n’en demande pas plus ; il n’en demande pas moins.

Ce portrait du ministre du Christ que dresse saint Paul devrait nous aider à comprendre ce qu’est l’Eglise. Aujourd’hui, il n’y a plus d’Apôtres au sens que les premiers chrétiens donnaient à ce mot ; il n’y a plus de fondateurs d’Eglises. Néanmoins, le ministère apostolique continue d’être accompli par le collège des évêques qui sont leurs successeurs et par le Pape, le premier d’entre eux. Parfois on entend des remarques contre les évêques et contre le Pape. Chaque journaliste a sa petite idée sur ce qu’ils devraient dire, ce qu’ils devraient faire. Chaque chrétien aussi sait parfois mieux que le Pape ce qu’il devrait décider. A la veille du synode sur la famille, les bons conseils ne manquent pas ! Mais il y a aussi les critiques ; on reproche à l’Eglise d’être rétrograde, intransigeante. Lorsque la tentation de ces critiques vient en nous, il nous serait bon de nous souvenir de cette lettre aux Corinthiens et de nous demander : les évêques seraient-ils des intendants fidèles s’ils se mettaient à parler comme les sondages ? Le Pape accomplirait-il un ministère authentique s’il laissait de côté l’évangile pour suivre l’opinion. Mais certains se plaignent que l’évangile est trop dur – la semaine dernière on nous demandait d’être parfaits (Mt 5, 48) : c’est intolérable ! Oui, l’évangile est difficile, austère, exigeant. Mais le Pape n’est pas au-dessus des Apôtres pour nous dispenser d’appliquer l’exigence de l’évangile. Le Pape est un serviteur de l’évangile, un intendant de la volonté de Dieu. Le Pape n’est pas le “patron” de l’Eglise, pas plus que l’évêque n’est le “patron” du diocèse, pas plus que le curé n’est le “patron” de sa paroisse. Lorsque Jésus a confié à Pierre la charge de conduire l’Eglise, il lui a dit : « Sois le pasteur de mes brebis » (Jn 21, 16) ; il ne lui a pas dit : « Les brebis sont à toi, fais ce que tu veux ». Il lui a bien dit : « Sois le pasteur de mes brebis ». Jésus est bien le maître. Et tous les ministres, le Pape les évêques, les prêtres, ne sont que des serviteurs de l’évangile – l’évangile auquel ils doivent être fidèles leur semble exigeant, pour eux comme pour vous. Il n’est pas question pour autant d’y déroger.
Alors les critiques continueront. Et les responsables de l’Eglise devront continuer à dire : « Pour ma part, je me soucie fort peu de votre jugement sur moi, ou de celui que prononceraient les hommes » (1Co 4, 3). Est-ce de l’indifférence ou du mépris ? Non. Saint Paul n’est pas insensible à ce qu’on lui reproche ; mais il met la vérité de l’évangile au-dessus de sa bonne réputation. Il a le choix entre la fidélité au Christ d’une part et la bonne opinion des foules d’autre part. Saint Paul a choisi, non pour se faire haïr des Corinthiens, mais pour rester un ami de Dieu. Il est demandé aux ministres de l’Eglise de faire également ce choix de la fidélité, même lorsque cela est humainement très pénible. Prions donc pour tous ceux qui exercent un ministère dans l’Eglise afin qu’ils ne se laissent pas détourner de leur mission et qu’ils affrontent avec courage les oppositions et les vicissitudes. Ils ont plus besoin de vos prières que de vos reproches.


vendredi 21 février 2014

7ème dimanche du Temps Ordinaire - année A

« N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit Saint habite en vous » (1Co 3, 16). Cette phrase de saint Paul nous remplit de fierté, car ce n’est pas rien d’être le sanctuaire du Seigneur. Cette fierté est légitime, mais pour qu’elle ne devienne pas vaniteuse, il convient de remarquer quelque chose d’essentiel, que nous tenons habituellement pour un détail : cette phrase est au pluriel. Paul ne s’adresse pas à « moi » pour « me » dire : « Tu » es le temple de Dieu. Paul s’adresse à la communauté rassemblée, à l’Eglise, pour lui dire : la communauté que vous formez est le temple du Seigneur. Il faut prendre au sérieux ce pluriel. Si la phrase était au singulier (tu), cela voudrait dire que je serais une sorte d’incarnation du Seigneur, que Dieu se serait localisé dans les limites de mon corps et dans les étroitesses de mon esprit – on voit bien qu’une telle compréhension est indigne ! Dieu immense ne saurait habiter les petitesses d’un individu particulier, si intelligent et si généreux soit-il. En revanche, en remarquant que la phrase est au pluriel (« vous êtes »), on comprend que Dieu n’est pas dans untel ou untel, mais dans la relation ecclésiale, dans le lien de charité qui unit les croyants : Dieu « est le Sujet qui se fait connaître et se manifeste dans la relation de personne à personne »[1].
On rapproche souvent cette phrase de Paul d’une autre affirmation assez semblable, tirée de la même lettre : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit Saint ? » (1Co 6, 19). Là encore, il faut le souligner, la phrase est au pluriel (vous) et il est pourtant fait mention d’un corps (au singulier). Il ne peut donc s’agir d’un corps physique, sinon Paul dirait soit : « ton corps », soit « vos corps » ; mais il dit « votre corps », c’est-à-dire un seul corps qui appartient à plusieurs. On comprend donc à nouveau que Paul s’adresse à l’Eglise et c’est précisément une manière de parler qui lui est habituelle que de désigner l’Eglise comme un corps (1Co 12, 27).
Qu’est donc ce sanctuaire que Paul évoque devant les Corinthiens, sinon la réalité communautaire ecclésiale ? Et où réside le Saint Esprit sinon dans la charité qui nous relie les uns aux autres ? Dire que nous sommes le temple de Dieu et dire que l’Esprit Saint habite dans notre corps, cela signifie que Dieu est présent dans nos relations. Il serait naïf d’imaginer que Dieu soit physiquement présent dans les individus, un par un ; en revanche, il est magnifique de voir, de lire la présence de Dieu dans les liens de charité, d’amour, qui unissent les croyants. Saint Jean dit la même chose : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra pour mes disciples » (Jn 13, 35). Ce n’est pas en regardant un croyant qu’on peut discerner la vérité de l’évangile ; mais en voyant comment une paroisse, un diocèse, vit dans une charité authentique, alors tout le monde peut reconnaître qu’il y a là une présence de Dieu. Là où deux chrétiens se témoignent de l’amour mutuel, là est le sanctuaire de l’Esprit Saint ; là, en quelque sorte, Dieu devient visible. Dans une humanité en proie à l’égoïsme, à l’indifférence, à la violence, c’est cela le salut : Dieu est venu sauver les relations entre les hommes. Le salut n’est pas individuel, il est ecclésial. « Dans le Christ, Dieu ne rachète pas seulement l’individu mais aussi les relations sociales entre les hommes »[2] : c’est en fondant des relations nouvelles, charitables, ecclésiales, que Dieu sauve les hommes.

Comment comprendre ensuite la mise en garde ? « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu… » (1Co 3, 17) – qu’est-ce que détruire le temple de Dieu sinon ruiner la charité, semer la zizanie, jeter la discorde parmi les chrétiens ? Voilà bien le péché que Paul veut ici dénoncer, voilà la faute qu’il veut interdire par-dessus tout aux disciples du Christ. En effet, le contre-témoignage de nos divisions met en péril l’existence même de l’Eglise. Si nous ne sommes plus capables de présenter au monde une charité visible, radieuse, alors il ne faut pas s’étonner de la faiblesse de l’Eglise. Seule la charité est éloquente. On peut mener toutes les actions d’évangélisation que l’on veut, accomplir toutes les entreprises humanitaires imaginables, si les membres de l’Eglise ne sont pas liés par la charité, tout cela restera stérile. Nous ne serions qu’un cuivre qui résonne, une cymbale qui retentit (1Co 13, 1) ; nous ne serions qu’un petit néant égoïste et prétentieux.
Notre richesse, le trésor de l’Eglise, ce qui fait que l’Eglise est le temple de Dieu, c’est la charité. Mais la charité, par définition, ne peut être qu’une charité mutuelle. On ne peut pas dire : « j’ai la charité » comme s’il s’agissait d’une propriété privée, comme si Dieu résidait dans l’individu. La charité nous oblige à aimer les autres, à nous décentrer de nous-mêmes, à oublier nos exigences de confort et d’estime pour servir les autres. Si nous voulons que Dieu soit présent, nous devons aimer. Refuser d’aimer, ou même oublier d’aimer, c’est rejeter Dieu loin des hommes. Aimer ses frères, c’est donner au monde la présence du Seigneur ; c’est être son sanctuaire.




[1] Pape François, Lettre encyclique Lumen fidei, n° 36.
[2] Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n° 52 ; cité par le Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n° 178. 

dimanche 16 février 2014

6ème dimanche du temps ordinaire - année A

« Tu ne commettras pas de meurtre » (Mt 5, 21 ; Ex 20, 13). Voilà bien un commandement simple. Tout le monde comprend que le meurtre rend la vie en société impossible et que tout système moral visant à organiser les relations dans une communauté humaine doit donc formuler une telle interdiction. Toutefois, un tel commandement devient complexe dès qu’on prend conscience que ce que la Bible, ce que Jésus appelle un meurtre n’est pas ce que le droit moderne désigne de ce nom. On doit évidemment poser la question douloureusement polémique de l’avortement : tandis que l’opinion publique essaye de se persuader que l’avortement serait un « droit », la doctrine biblique constante affirme que l’avortement est un meurtre ; l’Eglise catholique le rappelle courageusement[1] – et les reproches qu’on lui adresse montrent qu’elle tient plus la vérité qu’à sa tranquillité. Et, alors qu’on essaye de nous persuader qu’il soit possible de tuer par amour, il faudrait dire encore la même chose concernant l’euthanasie (littéralement : « la bonne mort » ; quel mot piégé !)[2]. Mais ce n’est pas assez, car Jésus charge encore la question : la colère et l’insulte possèdent, dans son système moral, une malice comparable à celle du meurtre. Toute violence, qu’elle tue effectivement, qu’elle blesse physiquement ou qu’elle soit simplement verbale, est pour lui inacceptable.
« Tu ne commettras pas d’adultère » (Mt 5, 27 ; Ex 20, 14). Voilà un autre commandement  dont le fondement paraît raisonnable ; et voilà pourtant un péché qui gangrène toute l’histoire biblique. Lié au meurtre, l’adultère constitue le fameux péché de David. Même ce grand roi a commis la faiblesse de prendre la femme d’un de ses soldats et a eu la brutalité de faire supprimer le mari gênant (2S 11). Si un homme aussi prestigieux a commis ces deux fautes, qui donc pourrait prétendre rester fidèle ? Mais il y a plus encore : là aussi, Jésus aggrave encore l’exigence. Un simple regard impur constitue déjà une transgression comparable à l’adultère[3], alors même que l’idée n’aurait encore connu aucun début de réalisation. La fidélité conjugale exige, pour Jésus, la chasteté du regard.
« Tu ne feras pas de faux serments » (Mt 5, 33 ; Lv 19, 12). La pratique du serment a aujourd’hui disparu, mais elle constituait une institution dans le Judaïsme, et le nom de Dieu se trouvait parfois mêlé à des affaires humaines pitoyables, sordides. Moïse avait interdit les serments trompeurs – qui rendaient le nom de Dieu complice d’un mensonge. Là aussi, Jésus se montre plus radical : il n’est pas question de faire quelque serment que ce soit.

Quel bilan peut-on tirer de cet enseignement moral ? A première vue, il semble que Jésus prenne ce qu’il trouve dans la Loi de Moïse et le durcisse d’une manière insupportable. Là où la Loi de Moïse se montrait rigoureuse, Jésus se montre plus sévère encore. Si c’était cela, le catholicisme serait une construction oppressante et nombreux sont ceux qui ont caricaturé notre foi avec cet argument. Non ! Il est malhonnête de dire que la foi chrétienne est une tyrannie morale. Mais enfin, les propos de Jésus sont à prendre au sérieux. Oui ! Il faut les prendre au sérieux et se demander lucidement : dans notre monde, est-il plus facile d’être heureux que de ne pas tuer ? est-il plus simple d’être épanoui que de ne pas commettre d’adultère ? Car il ne faut pas oublier le but de la morale chrétienne. Ce but, c’est le bonheur, c’est la joie pure et simple de connaître Dieu et de pouvoir le prier et le servir avec une conscience lumineuse. Dès lors, vous le voyez, les interdits que Jésus rappelle sèchement, et qu’il semble appesantir jusqu’à la limite du supportable, se trouvent infiniment relativisés. Le bonheur est un art difficile. Il est évident que si l’on veut construire un monde où le bonheur soit possible il faut renoncer au meurtre, mais aussi à la violence ; il faut renoncer à l’adultère, mais aussi à tout désir mauvais. Et une fois que les commandements de Moïse relus par Jésus seront en vigueur, une fois que le bonheur sera passé de l’impossible à la réalité, on verra bien que les exigences ne sont pas pesantes, mais qu’elles donnent à l’homme une ouverture magnifique vers la joie plénière. Car un homme heureux aurait-il la tentation de tuer ? Aurait-il seulement la tentation de dire une insulte ? Un homme heureux aurait-il l’intention de trahir l’engagement de son mariage ? Aurait-il besoin de laisser vagabonder imprudemment son regard ? De tels agissements ne seraient pas seulement indignes de son bonheur ; ils le détruiraient.
Cependant, il faut bien le reconnaître, nous sommes de pauvres pécheurs. Nous ne sommes pas capables d’être heureux. La première lecture (Sir 15, 15-20) a raison de nous remettre devant nos responsabilités. Mais l’Eglise, dans sa bienveillance, sait que s’il est toujours possible de repousser le péché (il suffit de le refuser dans l’instant), il n’est pas possible de le repousser toujours. Car tant que le péché est ce qui nous tente, tant qu’il nous faut lutter contre lui, l’épuisement nous guette et le moment de faiblesse survient. C’est pourquoi la bonté de Dieu ne se lasse pas de nous pardonner.
Mais remarquons enfin ceci : il est curieux, quand même, que nous soyons tentés par le malheur et que nous soyons si peu attirés par le vrai bonheur. En confondant plaisir et bonheur, nous sommes devenus fous et nous recherchons ce qui nous rend tristes, ce qui fait du mal et ce qui nous fait du mal. Demandons la grâce de mieux voir, de mieux comprendre, afin de pouvoir être heureux, libérés des sollicitations de ce qui ne peut que décevoir.




[1] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 2270-2275.
[2] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 2276-2279.
[3] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 2354. 

samedi 8 février 2014

5ème dimanche du temps ordinaire - année A

« Quand nous avons davantage besoin d’un dynamisme missionnaire qui apporte sel et lumière au monde, beaucoup de laïcs craignent que quelqu’un les invite à réaliser une tâche apostolique, et cherchent à fuir tout engagement qui pourrait leur ôter leur temps libre »[1].

Jésus dit : « Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-14). Ce qui frappe le plus dans ces expressions, c’est sans doute qu’il ne dit pas : « Vous devez être le sel de la terre… Soyez la lumière du monde… ». Il dit bien : « Vous êtes ». Ce présent de l’indicatif pourrait nous rassurer, et nous pourrions nous enorgueillir, en disant : « Nous sommes la lumière du monde ». Mais c’est plutôt le lieu d’un sérieux examen de conscience : quelle grâce nous a été donnée, et quelle responsabilité nous incombe.
Par le baptême que nous avons reçu, peut-être sans le vouloir consciemment si nous étions enfants, par la foi qui nous a été donnée, et que nous avons fait grandir en nous au cours de notre éducation chrétienne, par cette foi que nous proclamons librement, volontairement, en conscience, aujourd’hui, nous sommes la lumière du monde. Cette lumière ne vient pas de nous ; elle vient de notre baptême, elle vient de la foi qui nous a été donnée. Le baptême est cette illumination (Ep 1, 18 ; He 6, 4) de notre intelligence par la révélation de la vérité qu’est Dieu. Ainsi donc, nous sommes « devenus des êtres de lumière dans le Seigneur » (Ep 5, 8). Néanmoins, nous sommes cette lumière parce que toute notre existence a été saisie ; notre personne même a été épanouie, ouverte, transfigurée par cette grâce que Dieu nous a faite.
A une certaine époque, on parlait beaucoup de l’enfouissement, des chrétiens anonymes, du témoignage discret. Ce n’est pas vraiment cela que Jésus évoque dans cette page d’évangile. La lumière est sur le lampadaire, pour que tout le monde la voie. La ville est sur le sommet de la montagne pour être aperçue de loin. Si nous sommes la lumière du monde, nous ne sommes pas une lumière cachée, mais une lumière qui rayonne, qui illumine, « qui brille devant les hommes » (Mt 5, 16). Cela ne veut pas dire qu’il faut témoigner de notre foi de façon ostentatoire, évangéliser de manière intrusive ; cela ne nous donne pas la mission de faire la morale à tous nos proches. Une telle manière de faire serait de l’orgueil ou de la bêtise et ne servirait pas la cause de l’évangile. Mais le risque aujourd’hui est plutôt celui d’une trop grande frilosité, d’une réticence à annoncer la parole. En faisant l’état des lieux des déserts spirituels de notre temps, le Pape François encourage à juste titre : « Chez tous les baptisés, du premier au dernier, la force sanctifiante de l’Esprit incite à évangéliser »[2]. Celui qui a reçu la lumière de la foi ne peut briller pour lui-même, égoïstement, dans le confort d’une petite vie pieuse. Le vrai disciple du Christ ne peut qu’être un « disciple missionnaire »[3]. Dans nos choix, dans nos paroles, dans notre attitude, nous avons le devoir de nous comporter de telle sorte qu’on voie que nous croyons en Dieu qui est lumière (1Jn 1, 5), de telle sorte qu’on reconnaisse, à travers notre luminosité relative (si pauvre soit-elle), qu’il existe un Dieu d’amour et de bonté à qui nous avons raison de faire confiance.
Les premières pages de la Genèse nous présentent déjà ce mystère, comme ébauché. L’homme a été créé à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26). C’est-à-dire que, dès la création, en voyant le visage de l’homme, on doit pouvoir découvrir la bonté de Dieu. L’histoire se complique deux pages plus loin, parce que vient le péché, qui a abîmé cette ressemblance. Comment pourrait-on en effet reconnaître la bonté de Dieu dans le visage d’un homme dur, violent, injuste, ou égoïste ? Un tel visage humain, défiguré, n’est plus capable de porter la lumière divine. En comprenant quelle est la situation de l’humanité, nous comprenons aussi quelle fut la mission du Christ. Ce fut précisément de restaurer sur le visage de l’homme cette ressemblance. C’est cela l’œuvre de lumière qu’il a accomplie. Dans le Christ, qui est le Fils du Père, qui est « l’Image du Dieu invisible » (Col 1, 15), nous retrouvons cette ressemblance qui fait que lorsqu’il voit le visage d’un chrétien, tout homme doit savoir que Dieu aime tous les hommes. Le visage d’un chrétien est la lumière du monde, la joie d’un chrétien est la lumière du monde, la foi d’un chrétien est la lumière du monde. Voilà quelle est la grâce baptismale que nous avons reçue ; voilà quelle est la responsabilité baptismale que nous portons avec toute l’Eglise.
Sachons être, avec une humble charité, des témoins de la lumière, prêts à écouter, à réconforter, à encourager ceux qui marchent dans les ténèbres, pour que la bonté de Dieu rejoigne le cœur de tout homme.

« En cette époque précisément, et aussi là où se trouve un ‘‘petit troupeau’’ (Lc 12, 32), les disciples du Seigneur sont appelés à vivre comme une communauté qui soit sel de la terre et lumière du monde (cf. Mt 5, 13-16). Ils sont appelés à témoigner de leur appartenance évangélisatrice de façon toujours nouvelle »[4].





[1] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n° 81.
Pour lire en ligne l’exhortation apostolique du Pape François :
http://www.vatican.va/holy_father/francesco/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium_fr.html
[2] Pape François, Evangelii gaudium, n° 119.
[3] Pape François, Evangelii gaudium, n° 120.
[4] Pape François, Evangelii gaudium, n° 92. 

vendredi 31 janvier 2014

La Présentation du Seigneur

La question du Temple, pour les hommes de la Bible, est aussi, d’une manière indissociable, une question de sacerdoce : le Temple est le lieu des sacrifices, et les sacrifices sont l’affaire des prêtres (He 5, 1). C’est pourquoi la liturgie de la Présentation de Jésus au Temple nous donne d’entendre, en deuxième lecture, ce texte tiré de la Lettre aux Hébreux (2, 14-18) qui a précisément pour objet le mystère théologique et spirituel du sacerdoce du Christ. Dès son premier contact avec le Temple, se pose pour Jésus la question du sacrifice. Qu’est-ce que cela veut dire que Jésus soit prêtre ?

Cela signifie tout d’abord qu’il est vraiment un homme. Le sacerdoce est une institution humaine, et un prêtre doit partager avec tous les hommes une communauté de nature : « chair et sang » (He 2, 14) dit l’épître. Cette désignation de la condition humaine est pourtant plus subtile qu’il n’y paraît. « Chair et sang », cela peut indiquer simplement la fragilité, la vulnérabilité ; l’homme est fort, il domine la création par son intelligence, mais il est faible en tant que cette intelligence est soumises aux contingences de la condition corporelle. La chair et le sang, c’est le lieu où je fais l’expérience de mes propres limites, où je prends conscience que je suis « le plus faible de la nature »[1]. Et le Christ a fait cette expérience. Il n’a pas fait semblant d’être un homme : il a eu faim et soif, il a ressenti la fatigue, il a connu la tristesse et il a pleuré, il a eu peur. Il a « souffert jusqu’au bout » (He 2, 18) et connaît donc, au plus intime de lui-même, toutes nos détresses. Mais cette communauté de chair et de sang, cette union de l’humanité dans la vulnérabilité prend aussi un autre sens lorsqu’il s’agit de Jésus et des chrétiens. En instituant le rite de son sacrifice, c’est précisément à une communion à sa chair, à son corps livré, et à son sang, au calice de la nouvelle alliance, qu’il a invité ses disciples ; et c’est précisément le geste dont l’Eglise vit à chaque messe. Ainsi, le lieu de la faiblesse humaine, devient, en Jésus, le lieu de la communion spirituelle. Jésus a transfiguré nos détresses en son sacrifice – et son sacrifice, nous y communions.
Être prêtre, pour Jésus, cela signifie aussi inaugurer un nouveau rapport à la mort. Depuis qu’Adam a placé l’humanité dans la perspective de la mort, tous les hommes ensemble et chaque homme en particulier est comme paniqué à l’idée de devoir mourir un jour. Ce délire collectif que l’épître nomme « la crainte de la mort » (He 2, 15) est une sorte de frénésie qui est l’aiguillon du péché. Le raisonnement – qui est bien plus une folie qu’une argumentation – est à peu près celui-ci : « comme je dois mourir un jour, autant profiter de la vie avant » ; l’homme qui se dit cela fait passer le plaisir avant toutes les exigences – ou plutôt la seule exigence devient de prendre, coûte que coûte, un peu de plaisir. Mais avec un tel principe moral, on va de faux plaisirs en vraies déceptions et on ne construit aucun bonheur fiable. L’auteur de l’épître a bien raison de faire remarquer que cela est une soumission au diable (He 2, 14), le diable étant précisément celui qui nous disperse, qui éparpille l’humanité dans cette incohérence désespérée. C’est le contraire de la communion. C’est pour cela que l’attitude de Jésus devant la mort vient nous libérer de cette phobie. Tous les hommes passent pas la mort et tous, ils ont alors un choix à faire : soit ils décident de passer leur vie dans la hantise de mourir et ils s’abrutissent de mauvaises consolations ; soit ils sont capables d’offrir leur vie, comme Jésus a offert la sienne, et alors la mort n’a plus de prise sur eux. Mais pour offrir sa vie, il faut être prêtre – et, par notre baptême, nous sommes unis au sacerdoce de Jésus.
Enfin, il faut relever une différence radicale qui établit le sacerdoce de Jésus dans une vérité qui était humainement inaccessible. Vous le savez, dans l’Antiquité, il y avait des prêtres chez toutes les nations ; le sacerdoce est l’institution religieuse la plus répandue au monde, jusque dans les paganismes les plus monstrueux et les plus sanglants. Que veut dire que Jésus est prêtre si l’on considère tous les sacrifices cruels ou stupides qui se célébraient alors ? Jésus est-il un prêtre comme tous les autres ? Non, évidemment ! Mais en quoi est-il différent ? L’épître dit ceci : Jésus est « un grand prêtre miséricordieux et digne de confiance » (He 2, 17). Voilà qui distingue Jésus prêtre de tous les prêtres du paganisme et de l’ancien Testament. Un prêtre, dans toutes les religions, célèbre des sacrifices, et l’on pense souvent que le sacrifice a une vertu expiatoire, qu’il pardonne les péchés. Mais nulle part on n’avait dit du prêtre qu’il est miséricordieux ; cela n’avait aucune importance. Un romain qui craint d’avoir offensé Jupiter va trouver un prêtre de Jupiter et lui demande un sacrifice ; une fois l’animal immolé, il pense être pardonné par Jupiter, mais il ne pense pas être pardonné par le prêtre. Le prêtre est un technicien de l’immolation, un sacrificateur, mais pas un homme de miséricorde. Avec Jésus, il en va autrement. Dans son sacrifice, Jésus est le prêtre qui a dit : « Père, pardonne-leur » (Lc 23, 34) ; il est le prêtre qui a répandu son sang « pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28). En un mot, il est le prêtre « miséricordieux ». Et c’est ce qui change tout.

Voilà pourquoi nous pouvons faire confiance au sacerdoce de Jésus et, en lui, faire confiance au sacerdoce des prêtres de l’Eglise. Voilà pourquoi chacun de nous, associés au sacerdoce de Jésus par notre baptême, pouvons croire au salut qui nous est donné.




[1] Blaise Pascal, Pensées, 186 ; in Pascal, Œuvres complètes, II, La Pléiade n° 462, NRF – Gallimard, Paris, 2006 ; p. 614. 

vendredi 24 janvier 2014

3ème dimanche du temps ordinaire - année A

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Is 9, 1 ; cf. Mt 4, 16). Quelles sont ces ténèbres qui couvrent le peuple en marche ? Il faut remarquer que ce n’est pas un homme qui marche dans la nuit ; c’est un peuple. Un homme qui marche seul dans le noir hésite, tombe, perd son chemin, tâtonne. Mais un peuple qui marche dans les ténèbres est comme une procession où chacun se guide à ce qu’il croit qu’on fait autour de lui. Si son voisin prend à droite, il suit ; et si ce voisin se trompe, il préfère se tromper avec lui pour ne pas rester seul. Et si tout le peuple se trompe, alors tous sont perdus. Jésus aura une phrase assez dure pour décrire cela : « ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » (Mt 15, 14). Je crois donc que ces ténèbres dans lesquelles marche le peuple ne sont pas seulement une nuit extérieure ; car ainsi, il suffirait d’arrêter de marcher, d’attendre le lever du jour pour se diriger en pleine lumière. Non ; si le peuple marche, c’est que ces ténèbres ne passent pas. Ce sont des ténèbres intérieures, une cécité intime, un aveuglement spirituel. Et voilà bien ce qui est tragique : un aveugle qui se guide sur les pas d’un autre aveugle ne voit pas que l’autre est aveugle ; il ne peut que deviner, ressentir son mouvement et s’y conformer. Mais il ne sait pas qu’il se fie à quelqu’un qui n’est pas fiable, il ne comprend pas qu’il va à sa perte – et pourtant il y va très certainement.
Imaginez bien cette scène terrifiante : un peuple d’aveugles en marche, et chacun, étant aveugle et se sachant aveugle, ignorant que son voisin – sur lequel il se guide – est aussi aveugle, lui faisant confiance uniquement parce qu’il le pense clairvoyant. Regardez cette foule à la démarche erratique, inconsciemment désespérée ; voyez ces déplacements aléatoires et périlleux, cette horrible confiance grégaire et illusoire, ce désarroi inconnu et pitoyable.

Quelle est maintenant cette lumière qui se lève sur le peuple ? Si les ténèbres étaient un aveuglement, la lumière est également une lumière intérieure, disons une guérison de la lucidité. Il ne s’agit pas d’un soleil qui se lève régulièrement après la nuit ; il s’agit de gens aveugles qui se mettent à voir (l’évangile est rempli de cela ; Mt 9, 27-31 ; 11, 5 ; 12, 22, etc.). Et quelle est cette guérison, sinon la prédication du Christ : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche » ? (Mt 4, 17) Voilà quelle est cette lumière nouvelle qui brille dans les yeux de ceux qui étaient aveuglés. Par quoi étaient-ils aveuglés ? Par leurs erreurs, par leurs injustices, par leurs idolâtries, par leurs étroitesses d’esprits, par leurs scrupules légalistes… voilà ce qui rend aveugle. Par quoi sont-ils guéris ? Par un appel, par une demande du Christ ; ils sont guéris par sa grâce, par son amour, par son pardon, par sa miséricorde. Voilà ce qui est capable de guérir tout un peuple qui avait choisi les ténèbres intérieures et qui ouvre les yeux pour s’émerveiller de la bonté de Dieu.
La suite du récit nous parle de la vocation d’André et de Pierre, de Jacques et de Jean (Mt 4, 18-22). Là aussi, c’est de lumière qu’il est question. En commençant de constituer son Eglise, en commençant d’appeler à lui des disciples qui deviendront ensuite ses Apôtres, ses envoyés, Jésus fait une œuvre de lumière. En effet, au début de la Genèse, Dieu a créé la lumière par vocation, l’appelant à être : « que la lumière soit » (Gn 1, 3) ; à la suite de cet appel primordial de la lumière dans l’existence, chaque appel de Dieu est une lumière pour celui qui l’entend : « Venez » (Mt 4, 19). Dès la première page de la Bible, lumière et vocation sont une seule et même réalité.

Le monde dans lequel nous vivons n’est pas très différent de celui de l’époque de Jésus. Les ténèbres d’aujourd’hui ne sont plus tout à fait les mêmes, mais il y en a autant qu’autrefois. Les ténèbres d’aujourd’hui seraient plutôt : l’égoïsme, la pauvreté, l’angoisse, la dépression, la solitude, les familles qui se déchirent, les mensonges politiques, le relativisme ambiant, et toutes ces détresses humaines auxquelles la société n’est évidemment pas capable de fournir de réponse juste. Pour aider ceux qui sont aveuglés par leur désarroi à ouvrir les yeux, le Christ a institué son Eglise à qui il a donné la mission de briller. Pourvu qu’elle n’ait pas peur, qu’elle n’ait pas honte, pourvu qu’elle ne se cache pas « sous le boisseau » (Mt 5, 16), l’Eglise est une lampe qui fait rayonner la lumière de la bonté de Dieu. Et chaque chrétien, vous avez, dans l’Eglise, la mission d’être des petites lumières. Certes, Pierre et André, Jacques et Jean ont été des grandes lumières qui ont fait briller la lumière du Christ sur toute la terre. Ce n’est pas cela qui nous est demandé ; ce serait au-dessus de nos forces. Mais là où nous sommes, dans nos familles, au milieu de nos amis, chacun de nous peut, doit, être une lumière.
En appelant, en choisissant des hommes et des femmes pour continuer sa mission, pour annoncer l’évangile, le Christ – qui est « la vraie lumière » (Jn 1, 9) – nous a confié ce travail d’être pour ceux qui nous entourent une lumière d’encouragement, de réconfort, de soutien, une lumière de joie et de paix, une lumière de pardon et de vérité. « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14) dit Jésus. Il y a tout un peuple d’aveugles à guérir. Accueillons cette mission avec empressement et gratitude.


vendredi 17 janvier 2014

2ème dimanche du Temps Ordinaire - année A

Nous commençons à lire aujourd’hui la première lettre de saint Paul aux Corinthiens (1Co 1, 1-3). On connaît mal saint Paul, et parfois, même, on se méfie un peu de lui. Curieusement, saint Paul n’a pas toujours une très bonne réputation parmi les chrétiens. On l’imagine autoritaire, grandiose, terrible. En fait, saint Paul était – si l’on peut dire – tout simplement un apôtre, c’est-à-dire quelqu’un qui a rencontré le Christ et qui a reçu de lui la mission d’annoncer l’évangile. Certes, à l’époque de saint Paul, annoncer l’évangile cela voulait dire fonder des Eglises. Paul a dû passer par Corinthe dans les années 51-52 ap. J.C. et là, il a annoncé pour la première fois le message de la résurrection de Jésus (Ac 18). Car être apôtre c’est avoir vu directement le Ressuscité et attester personnellement que le Christ est vivant (1Co 15). Cela est le privilège des seuls témoins de la première Eglise et cette époque apostolique est aujourd’hui révolue : il n’y a plus, aujourd’hui, d’apôtres au sens strict. Mais, ceci mis à part, nous avons beaucoup de points communs avec saint Paul : nous aussi nous avons rencontré le Christ, et nous aussi nous avons la mission d’annoncer l’évangile.
Saint Paul écrit donc aux chrétiens de Corinthe. Relevons quelques expressions importantes. En s’adressant à ces chrétiens, saint Paul définit admirablement l’Eglise : qu’est-ce que l’Eglise ? C’est « vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous les fidèles qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ » (1Co 1, 2). L’Eglise est avant tout une communauté sainte. Nous disons bien, dans le Credo : « je crois… à la sainte Eglise catholique ». La sainteté est la première des qualités de l’Eglise. L’Eglise est un « peuple saint » parce que nous, qui formons l’Eglise, avons « été sanctifiés dans le Christ ». Souvent, nous vivons comme des gens ordinaires, en oubliant que nous avons été sanctifiés par le baptême, que nous recevons le Saint Sacrement dans la communion, et que tous les actes de notre vie chrétienne sont là pour nous donner la sainteté, la sainteté même du Christ.
La sainteté de l’Eglise est une vérité de foi ; notre sainteté personnelle, dans l’Eglise sainte, est à la fois une grâce de Dieu et une responsabilité de notre part. Notre sainteté est une grâce de Dieu, parce que Dieu seul peut nous sanctifier. Notre sainteté ne vient pas de nous-mêmes, cela dépasse nos forces. Mais Dieu, dans sa bonté, ne renonce pas à faire de nous des saints, et il nous donne sans cesse sa grâce, en pardonnant nos fautes, en soutenant notre charité. Mais cette sainteté que Dieu nous donne ne doit pas rester stérile ; et c’est là notre grande responsabilité chrétienne. Nous recevons la grâce de Dieu ; qu’en faisons-nous ? Comment mettons-nous en œuvre tout ce que nous avons reçu depuis notre baptême ? Saint Paul dit bien que c’est « l’appel de Dieu » qui nous rend saints. Cet appel est une invitation, à laquelle il nous appartient de répondre. Pour employer un mot plus précis : la sainteté est une vocation. Dieu donne à chacun de nous une vocation à devenir des saints. Le Concile Vatican II a même déclaré, à juste titre, que la vocation universelle à la sainteté était une évidence[1], une vérité spirituelle fondatrice que personne ne peut jamais oublier. Une vocation c’est un appel devant lequel nous sommes libres de répondre. Voilà la grande question de toute notre vie : Dieu m’invite à être un saint – comment vais-je répondre à cet appel ? Vais-je décliner l’invitation ? Ou bien vais-je accepter d’entrer dans la joie à laquelle je suis convié ?
Et saint Paul ajoute encore autre chose, comme pour nous aider à mieux répondre. Cet appel à la sainteté ne fait pas de moi un être à part. Devenir un saint ne nous couperait pas du monde, bien au contraire. Trop souvent, on se dit que la sainteté est une affaire qui concerne les martyrs, isolés au sommet de leur héroïsme, et les moines, isolés au fond de leur cellule ; et cette sainteté là nous fait peur, nous n’en voulons pas. Mais la sainteté n’est pas là pour nous rendre solitaires, mais au contraire pour renforcer notre lien à l’Eglise. Nous ne sommes pas invités à la sainteté chacun tout seul ; mais bien ensemble, dans l’Eglise et par l’Eglise. Etre saint, c’est devenir pleinement un membre actif du « peuple saint ».
Et pour les encourager encore, saint Paul rappelle aux Corinthiens que l’Eglise de Corinthe n’est pas la seule ; il y a aussi « tous ceux qui, en tout lieu, évoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ » (1Co 1, 2). C’est comme pour nous dire, à nous aussi, peuple saint qui est en France, qui voyons bien que ne sommes pas très nombreux, que nous ne sommes pourtant pas seuls. Nous sommes reliés à toute l’Eglise universelle. Tant qu’on se croit seul devant la responsabilité de la sainteté, on a peur, on est intimidé ; parfois même on a honte d’être chrétien en voyant qu’il y a si peu de chrétiens autour de nous. Mais c’est une mauvaise vue que de se croire seul. Au contraire, nous sommes entourés de témoins du Christ de tous les lieux, de toutes les époques, et la sainteté des uns renforce, soutient et encourage la sainteté des autres.
C’est cela le mystère de l’Eglise : « vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous les fidèles qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ ». Avec courage et docilité, avec confiance et ferveur, accueillons « la grâce et la paix » (1Co 1, 3) et faisons ce que nous pouvons pour répondre avec joie à l’appel du Seigneur.




[1] « Il est donc bien évident pour tous que la vocation à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang » (Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium, 40).