jeudi 15 décembre 2016

4e dimanche de l'Avent A


Nous entendons aujourd’hui le début de l’épître de saint Paul aux Romains. Ce texte est, presque deux mille ans après sa rédaction, d’une actualité toujours urgente, plus que les autres lettres adressées à d’autres villes, étant donné la situation particulière de Rome dans l’Eglise catholique. En s’adressant pour la première fois aux chrétiens de la capitale impériale, Paul consacre les débuts si glorieux (et pourtant si méconnus) d’une très longue et belle (et compliquée) histoire de la foi. 

A l’époque où Paul écrit (vers 56 ou 57 ap. J.C.), qu’est-ce que Rome? Et qui sont les chrétiens de Rome? Néron règne depuis 54 (et jusqu’en 68). Accédant au pouvoir suprême à l’âge de dix-sept ans, il fut d’abord conduit, éduqué, modéré par le philosophe stoïcien Sénèque qui eut sur lui, au début, une influence bénéfique. Les cinq premières années de son empire donnent de Néron l’image d’un bon administrateur. Les choses ne tarderont pas à devenir glauques et sordides, mais nous n’en sommes pas là. 

Qui sont alors les chrétiens de Rome? Nous savons par les Actes des Apôtres qu’il y avait à la Pentecôte qui suivit la résurrection de Jésus (vers mai ou juin, 30 ou 33), présents à Jérusalem, des Juifs venus de Rome (Ac2,10). Rien n’interdit de penser qu’ils soient rentrés chez eux en ayant entendu la prédication de Pierre, reçu le baptême et porté au cœur de l’Empire les premiers éléments de la foi chrétienne. A cet événement fondateur, qui échappe largement à l’historiographie, il faut ajouter un second fait, mieux documenté: vers 49 ou 50 ap. J.C., l’Empereur Claude (qui règne de 41 à 54 ap. J.C.) expulse les Juifs de Rome (ce fait est connu par Suétone, et par saint Luc – Ac18,2) et cette diaspora modifie profondément l’équilibre religieux de la Ville. Il semble que des chrétiens subsistent à Rome, jusque dans la haute société et dans l’entourage même de Néron (Ph4,22), mais seuls sont qui sont des convertis du paganisme ont encore droit de cité. Vers 56-57 donc, quand Paul écrit, on peut faire l’hypothèse qu’il s’adresse donc majoritairement à des Romains chrétiens issus de la religiosité naturelle ou civique (d’anciens dévots de Jupiter ou de Bacchus, d’anciens initiés des mystères d’Eleusis) tandis que les chrétiens issus du Judaïsme (dévots de Moïse, pour ainsi dire) sont en train de revenir d’un bref exil et trouvent, à leur retour sur place, une Eglise très différente de celle qu’ils avaient quittée. 

Un des enjeux de cette lettre aux Romains pourrait être, de la part de Paul, citoyen romain (Ac22,25-29), chrétien converti du Judaïsme, un appel aux pagano-chrétiens pour qu’ils accueillent avec bienveillance leurs frères judéo-chrétiens. Paul a le souci de la paix ecclésiale; il plaide en faveur de ses frères. 

Dans ce prologue de la lettre, le mot le plus important est sans aucun doute «Evangile de Dieu» (Rm1,1). Qu’est-ce qu’un évangile? Il est toujours utile de rappeler la définition qu’en donne le grand exégète du III° siècle, Origène: «Un évangile est un discours contenant l’annonce d’événements qui, par les avantages qu’ils procurent, sont normalement un sujet de joie pour ceux qui les apprennent, du moment où ils en accueillent la nouvelle (…) Ou bien, un évangile est un discours qui comporte pour celui qui l’accepte la présence d’un bien; ou encore un discours annonçant la présence d’un bien attendu» (1). Pour des Romains, un Evangile est donc la proclamation officielle d’une nouvelle favorable: une victoire militaire, une naissance dans la famille impériale, un heureux présage obtenu lors d’un sacrifice solennel… Evidemment, en recevant un usage chrétien, le mot «évangile» se charge d’un sens nouveau auquel nous sommes habitués et qui ne nous surprend plus. Il en est venu à désigner ces quatre récits authentiques qui proclament la mort et la résurrection de Jésus. Mais, à force de réduire l’«Evangile» (au singulier) aux «évangiles» (les quatre), nous avons peut-être perdu quelque-chose de la force de ce mot. Pour Paul, qu’est-ce que l’«Evangile»? Il énonce ainsi le contenu de ce bon discours, ce bien présent qui réjouit les auditeurs: «les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus» (Ep3,6). Pour Paul, l’«Evangile» est cette chose impensable que ni les Juifs, ni les païens, ne pouvaient imaginer: les uns comme les autres sont sauvés par la Pâque de Jésus et se trouvent unis en lui dans une fraternité nouvelle, dans une communion de foi et de charité. Certes, Jésus est «né de la descendance de David» (Rm1,3); mais «établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa Résurrection d’entre les morts» (Rm1,4) il conduit «à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes» (Rm1,5). Qui donc est appelé? Abraham a été appelé, Moïse a été appelé, les Juifs ont été appelés, et les Romains aussi ont été appelés, si imprévisible que cela paraisse! Et quelle est la mesure de cet appel? A quoi sont-ils appelés? «à être saints» (Rm1,7)! Rien de moins que cela!

Dans quelques jours, l’heureuse annonce de la naissance de Jésus va retentir une fois encore. Nous allons redevenir en quelque sorte contemporains de ces Romains qui ont entendu au milieu du premier siècle cet «Evangile» qui n’annonçait pas le triomphe de quelque général ou l’avènement de quelque roi terrestre, mais de cet «Evangile de Dieu» qui proclame que tous les hommes sont frères, que nous sommes tous sauvés, et que Dieu nous appelle à la sainteté. Fêter Noël sans vouloir aimer tous les hommes, sans penser à devenir des saints serait vraiment, de notre part, une curieuse amnésie. 

(1) ORIGENE, Sur l’évangile de Jean, I, 27; Sources Chrétiennes 120, le Cerf, Paris, 1966; p. 74-75.


vendredi 9 décembre 2016

3e dimanche de l'Avent A


La patience à laquelle nous invite saint Jacques (Jc5,7) est une belle vertu; c’est aussi une vertu difficile. Notre époque est, dit-on, marquée par une certaine impatience: avoir tout, tout de suite est l’exigence minimale que tout client se sent le droit (presque le devoir) d’imposer à ses fournisseurs. Le monde est devenu si rapide, le temps semble tellement précieux («time is money») que la patience est aujourd’hui considérée comme l’attitude des incapables, de ceux qui n’ont rien d’important à faire. Tout ce qui compte doit être “vite fait, bien fait” et ceux qui ont la bêtise d’attendre ne sont utiles qu’à rester au ban de la société de consommation. 

Mais alors, s’il en est vraiment ainsi, pourquoi les chrétiens considèrent-ils encore la patience comme une vertu, comme une attitude juste et bonne? Est-ce seulement parce qu’ils sont d’irréformables rétrogrades, nostalgiques d’un monde de la lenteur et de la misère? Ou bien y a-t-il dans la patience chrétienne quelque chose de plus, quelque chose de mieux? 

Si la patience consistait seulement à supporter les contrariétés qui nous viennent de l’extérieur, cette sorte d’endurance serait une vertu bien austère en vérité. A considérer la patience comme le simple fait de se taire avec résignation devant ce qui nous déplaît, on n’obtient pas, en effet, quelque chose de très positif ni de très épanouissant. Or la vertu chrétienne est faite pour nous rendre heureux, pour nous rendre agréable de faire le bien, pour nous rendre supportables les péripéties qui nous surviennent

Si l’on regarde mieux le conseil de saint Jacques, si on le lit plus attentivement, on constate que la patience à laquelle il nous invite est vraiment positive: «Voyez le laboureur: il attend patiemment le précieux fruit de la terre jusqu’aux pluies de la première et de l’arrière-saison» (Jc5,7). Sans doute nos sociétés urbanisées ont-elles un peu oublié ce qu’est la patience du cultivateur. C’est pourtant vers cet exemple qu’il convient de regarder pour voir que la patience chrétienne est orientée par une espérance, qu’elle est portée par un désir qui doit grandir. L’homme qui observe quotidiennement la croissance de ses plantes, des fleurs, puis des fruits, qui surveille le ciel pour savoir s’il va pleuvoir suffisamment, pour deviner si la chaleur fera bien mûrir, l’homme qui compte sur une récolte abondante qui lui donnera un bon revenu, une certaine richesse bien méritée, cet homme vit une patience qui est belle, utile et stimulante. On sait bien que le temps de la terre suppose d’attendre. Dans l’agriculture, on ne peut évidemment avoir «tout, tout de suite»; il faut respecter les rythmes de la vie, de la germination, de l’alternance des saisons. Et cette patience n’est pas pénible pour l’homme qui aime sa terre et qui veut en retirer une bonne récolte. La patience est pour lui l’attitude de l’espoir, de la modération, de la vigilance, de la maîtrise, de la confiance en une nature toute-puissante qu’il sait pourtant domestiquer. Cette patience est pleine d’une vraie sagesse, d’un certain art, d’un mode de vie apaisé et serein. 

Nous, chrétiens, sommes appelés à vivre de cette espérance vigilante et sobre pour ce qui concerne le Royaume de Dieu. De fait, si nous ne constatons pas que le «Royaume de Dieu est au milieu de nous» (Lc17,21), c’est peut-être parce que nous ne le désirons pas suffisamment. Vouloir le Royaume de Dieu tout de suite, c’est méconnaître ce qu’est le Royaume. Le Royaume est, selon la comparaison de saint Jacques, une «récolte précoce» (c’est notre première conversion, notre décision d’être vraiment chrétiens – et de cette première récolte, nous avons déjà quelques fruits dans notre vie de prière et de service); et c’est aussi une «récolte tardive» (c’est-à-dire notre salut définitif, notre décision irrévocable de n’appartenir qu’à Dieu – cela se fera au-delà de notre vie terrestre et nous ne le connaissons aujourd’hui que par notre désir; ce désir doit grandir encore pour s’élever à la hauteur de la joie incommensurable que Dieu veut nous donner). 

En regardant le monde actuel, on a du mal, peut-être, à voir que «la venue du Seigneur est proche» (Jc5,8), tant la violence, l’injustice, la misère épuisent nos sociétés. Si nous ne voyons pas que le Seigneur est proche, c’est peut-être parce que nous n’espérons pas assez sa venue. Bien sûr, nous aimerions bien que le Seigneur vienne, mais peut-être pas maintenant… qu’il nous laisse encore le temps de mener à bien quelques petites affaires humaines, trop humaines. Nous voulons bien qu’il soit proche, mais pas trop proche, pour nous permettre d’exister un peu sans lui. Nous n’osons pas nous avouer à nous-mêmes que nous raisonnons ainsi… mais c’est bien ainsi, pourtant, que nous pensons à chaque fois que nous nous laissons accaparer par des enjeux vains, par des choses qui ne peuvent pas nous rendre heureux. Si le Seigneur voulait entrer dans notre vie, la transformer, nous lui demanderions de repasser «plus tard, beaucoup plus tard»… en craignant que sa présence ne nous soit une gêne, quil ne vienne bousculer nos projets minuscules auxquels nous tenons tant. 

A ce sujet, saint Augustin a plaisanté avec une belle lucidité: «La vertu appelée patience – dit-il – est un si grand don de Dieu que l’on proclame la patience de celui-là même qui nous l’accorde» (1). Autrement dit: nous mettons tellement de mauvaise grâce à devenir patients qu’il faut bien dire que c’est Dieu lui-même qui patiente avant de pouvoir nous donner cette belle attitude de sobriété et d’espérance; nous opposons tellement de délais et de retards à accueillir la grâce d’espérer vraiment son Royaume que c’est lui plutôt qui attend pour nous convaincre de devenir moins exigeants et précipités. 

Tout à l’heure, dans le Notre Père, nous demanderons: «Que ton règne vienne…». Que cette prière soit vraiment sincère, pour que nous exprimions notre désir d’attendre, sans précipitation ni obstacles, la venue du Seigneur dans nos vies. 

(1) «Augustinus dicit, in libro de patientia, virtus animi quae patientia dicitur, tam magnum Dei donum est ut etiam ipsius qui nobis eam largitur patientia praedicetur» (Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIa IIæ Q. 136 a. 1). 

jeudi 1 décembre 2016

2e dimanche de l'Avent - A


Quelle sorte d’illuminé est ce Jean-Baptiste? Voilà bien un homme étrange. Nous connaissons ses parents: Zacharie, un prêtre estimé, issu d’une lignée prestigieuse, qui a rempli dans le Temple de Jérusalem les fonctions liturgiques les plus solennelles (Lc1,8); Elisabeth, une femme discrète et pieuse. Tous deux sont irréprochables devant Dieu (Lc1,6) et, dans leur malheur de n’avoir pas d’enfants, ils ont obtenu par leurs prières (Lc1,13) d’être exaucés. Ce fils, grâce de Dieu en réponse à leurs supplications, c’est donc ce Jean. Alors qu’il aurait pu suivre consciencieusement la carrière sacerdotale comme son père, quelle folie l’a saisi pour qu’il aille vivre dans le désert? Etait-ce par un enfant aussi étrange que Dieu voulait récompenser la fidélité impeccable de Zacharie et d’Elisabeth? 

Qui donc est-il? Aller vivre dans le désert (Mt3,1), est en effet une décision bizarre, alors qu’il pouvait mener à Jérusalem une existence honorable et religieuse. Mais Jean (qui est prêtre par sa généalogie) est aussi prophète. Et comme les prophètes de l’ancien Testament, il accomplit de ces actions étonnantes. N’a-t-on pas vu Ezéchiel refuser de prendre le deuil de sa femme (Ez 24,16-27) pour annoncer la ruine de Jérusalem? Ne l’a-t-on pas vu se déguiser en voyageur (12,3-16) pour préfigurer l’exil à Babylone? N’a-t-on pas vu Jérémie faire pourrir sa ceinture pour dénoncer l’infidélité du peuple? (Jr13,1-11)… tout cela est très étrange, en effet, et les prophètes sont des gens bizarres – et ce n’étaient, chez Jérémie ou Ezéchiel, que des actes ponctuels, des mises en scènes provocatrices pour susciter de la part des hommes une question et délivrer un oracle. C’est un peu ce que fait Jean, mais dans une dimension nouvelle, parce que cela devient pour lui un mode de vie; son prophétisme occupe toute son existence. Son geste à lui n’est pas une petite parabole mimée; son geste, c’est de vivre dans le lieu le plus inhospitalier qui soit, vêtu de la manière la plus étrange (une peau de chameau) en se nourrissant des aliments les plus curieux (des sauterelles et du miel; Mt3,4). 

Pour Jean, qu’est-ce que le désert? qu’est-ce que ce mode de vie ascétique d’une frugalité effrayante? Son intention n’est pas facile à cerner. Pour mieux comprendre, on peut se laisser instruire par les premiers moines chrétiens qui ont choisi, à la suite de Jean, de vivre au désert. Ces ermites voyaient dans le lieu aride un cadre des plus propices à s’engager dans le combat spirituel (1). Pour lutter contre le mal, nous disent les saints de l’Antiquité, rien de tel qu’une privation de tout confort (ce n’est pas tellement une idée moderne, mais sans doute que plus grand monde ne se préoccupe aujourd’hui de lutter contre le mal). Jean se souvient également que c’est dans le désert que Dieu a d’abord appelé son peuple à la liberté en le faisant sortir d’Egypte. Aussi, vivre au désert, c’est lutter contre le mal, mais c’est aussi rencontrer Dieu, se faire attentif à sa parole; Dieu conduit son peuple au désert pour lui parler cœur à cœur remarquait le prophète Osée (2,16). Ecole de liberté, la vie au désert devient encore un témoignage solennel adressé aux hommes. De même que les premiers moines des déserts égyptiens étaient visités par toutes sortes de gens qui venaient chercher auprès d’eux conseils, réconfort et prières, de même, nous voyons que Jean-Baptiste attire à lui des pécheurs de toutes espèces. 

Jean voit en effet des Pharisiens et des Sadducéens venir à lui (Mt3,7); Luc ajoute qu’il y avait des publicains et des soldats (Lc3,12-14); Marc, plus enthousiaste encore, dit que «tous les habitants de Jérusalem» (Mc1,5) venaient se faire baptiser par lui. Et ceux qui venaient à lui n’y allaient pas pour entendre des compliments. Ce n’est pas par plaisir qu’on se laisse insulter: «Engeance de vipères!» (Mt3,7). Que cherchaient ces gens qui venaient consulter le Baptiste? Il y avait sans doute un peu de curiosité dans leur démarche: Jésus remarque qu’on allait «voir» Jean (Lc7,24-26), plus qu’on allait l’écouter. Ceux pourtant qui allaient le voir, devaient supporter de l’écouter, car il est une «voix qui crie» (cf. Mt3,3) – et une voix qui crie, cela ne se voit pas, cela s’entend. De la curiosité des yeux, ils passaient donc à l’écoute, puis à la remise en cause, à l’examen de conscience et à la conversion. 

Tout l’évangile ne pose en fait que cette seule et étonnante question: que faut-il pour qu’un homme se convertisse? Faut-il qu’il rencontre un Ressuscité? Parfois, cela ne suffit pas à donner la foi (Lc16,31). Faut-il qu’il assiste à un miracle? Mais pour qui refuse et s’endurcit, cela reste sans effet (Mt13,58). D’une manière originale et positive, ces récits concernant Jean-Baptiste nous montrent des gens qui se convertissent parce qu’ils ont rencontré un prophète libre. La liberté est un charisme prophétique; et l’austérité de la vie, la pauvreté volontairement choisie, fait partie de cette liberté prophétique qui peut annoncer de manière convaincante le message de l’évangile. Aujourd’hui encore, des hommes vont au désert, quittent le monde, font de leur ascèse un signe de liberté qui puisse convertir les autres. Les moines et les moniales qui vivent loin du monde et tout à Dieu sont les héritiers de Jean. Ils sont retirés et accueillants, silencieux et disponibles, discrets et ouverts pour entendre toutes les confidences, toutes les histoires, toutes les blessures de leurs frères qui vivent dans le monde. On ne rencontre jamais un moine ou une moniale sans repartir un peu meilleur; on ne fréquente jamais une abbaye sans se convertir un peu. Le mode de vie de ces hommes de la pauvreté et du silence est tellement frugal, tellement détaché des contingences matérielles que nous en sommes effrayés peut-être; leur liberté pour Dieu nous paraît vertigineuse. Nous ne sommes pas tous appelés à une telle consécration, bien sûr. Mais la parole de ces moines et moniales, leur écoute ne nous font que du bien. Ceux qui vivent ainsi, entièrement convertis, peuvent nous convertir nous aussi. Ils font pour aujourd’hui ce que Jean-Baptiste faisait afin de préparer le ministère de Jésus. Ceux qui, aujourd’hui, veulent lutter contre le mal et grandir dans l’intimité avec Dieu, ceux qui veulent accueillir Jésus, peuvent refaire l’expérience d’une telle rencontre avec la radicalité des saints; ils en sortiront changés, pour leur propre salut et pour le bien de tous. 

(1) pour ceux qui veulent approfondir: Antoine GUILLAUMONT, « Conception du désert chez les moines d’Egypte », in Aux origines du monachisme chrétien, 1979 ; p. 69-87. 

http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1975_num_188_1_6077


vendredi 4 novembre 2016

32e dimanche du temps ordinaire - année C

Saint Paul dit une vérité qui ne nous surprend pas lorsqu’il énonce comme en passant que «tout le monde n’a pas la foi» (2Th3,2). Cette affirmation n’est pourtant pas une vérité tranquille qui laisserait l’Apôtre indifférent; elle est plutôt un reproche douloureux qu’il s’adresse à lui-même. Car tant que tout le monde n’a pas la foi, son travail d’Apôtre n’est pas achevé et il doit inlassablement continuer d’annoncer son évangile. 

Dans la théologie de Paul, on le sait, la foi et le salut vont clairement ensemble. La foi est le moyen que Dieu a choisi pour nous libérer de nos péchés et de nos souffrances, qu’on soit Juif ou païen: «Car nous estimons que l’homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi de Moïse. Ou alors Dieu est-il le Dieu des Juifs seulement, et non point des païens? Certes, également des païens,  puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu qui justifiera le Juif par la foi et le païen au moyen de la foi» (Rm3,28-30). Il n’y a pas moyen d’en sortir: pour recevoir le salut, il faut croire en Dieu qui a ressuscité Jésus. La foi est ce contact entre l’homme et le mystère pascal du Christ qui permet de recevoir de manière personnelle ce que le Christ a manifesté et donné à tous dans sa mort et sa résurrection. Le Christ est mort pour tous les hommes; mais non pour tous les hommes en général, comme s’il nous sauvait en bloc, mais pour chacun en particulier. C’est par une foi personnelle au Christ, vécue dans la foi de l’Eglise, que chaque homme est consciemment associé à la miséricorde de Dieu. 

Mais on voit alors surgir alors un paradoxe terrible: le Christ est mort pour tous les hommes (Rm8,32); cela ne fait aucun doute. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1Tm2,4); c’est indiscutable. Il a choisi de nous sauver par la foi (Ep2,8); cela ne peut être contesté. Mais voilà que nous constatons, sans chercher bien loin autour de nous, que «tous n’ont pas la foi» (2Th3,2). 

Cette affirmation qui était pour Paul comme une brûlure de l’âme, ne peut nous laisser tranquilles. Dans notre monde, un tel constat recouvre deux situations bien distinctes. 1. Tout d’abord, il y a des hommes qui, sans grande faute de leur part, sont réellement ignorants de l’évangile et qui vivent sans avoir jamais entendu parler de la Croix du Christ. La culture de notre monde est ainsi faite que, des gens par ailleurs assez instruits, peuvent être totalement dépourvus de connaissance religieuse. Alors que l’information est disponible comme jamais auparavant, la connaissance reste lacunaire, et l’intelligence plus rare encore. 2. Il existe une seconde catégorie d’hommes qui n’ont pas la foi, et leur situation est plus triste encore. Ce sont des gens qui, tout en ayant été baptisés, tout en ayant même reçu une certaine éducation culturelle ou religieuse, ne voient absolument plus en quoi cela pourrait les concerner et les intéresser. Le petit monde matériel qu’ils se sont construit, fait d’un métier intéressant, d’un groupe d’amis sympathiques, d’une maison confortable, d’une famille radieuse, de quelques loisirs… tout cela leur suffit et ils ne comprennent pas ce que pourrait leur apporter un Dieu dont ils n’ont nul besoin pour l’instant. Ils sont simplement athées, non pas par conviction idéologique, mais simplement parce que tout va bien et qu’ils préfèrent vivre tranquillement sans se poser de questions: qui suis-je? pourquoi faire le bien plutôt que le mal? qu’est-ce que la souffrance et la mort? Non; toutes ces questions n’ont pas besoin de réponses, elles n’ont pas d’intérêt pour le moment. «Mangeons et buvons, car demain nous mourrons» (Is22,13; 1Co15,32), et c’est tout. 

Il est étonnant qu’il n’existe aujourd’hui, dans notre société, que très peu de gens qui refusent explicitement la foi de l’Eglise ou qui veulent s’opposer à elle de manière dure, frontale. Ce genre d’attitude a existé, mais aujourd’hui, le pire ennemi de la foi n’est plus tellement l’opposition qu’une douce ignorance, ou bien une béate indifférence devant le salut que Dieu veut nous donner.


«Tout le monde n’a pas la foi», et pourtant Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et pourtant c’est par la foi que nous recevons le salut qui vient du Christ. 

Si saint Paul peut tenir ensemble toutes ces vérités qui s’entrechoquent, sans qu’il y ait contradiction, que dire? que faire? Paul VI, je crois, a bien exprimé comment on pouvait tenir une espérance par trop illusoire avec ce constat défavorable d’une foi si faible. Pour cela, dit-il, il faut que l’Eglise soit vraiment l’Eglise, telle que Jésus l’a voulue, telle qu’il l’a fondée: «Evangéliser est en effet la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser, c’est-à-dire pour prêcher et enseigner, pour être le canal du don de la grâce, réconcilier les pécheurs avec Dieu, perpétuer le sacrifice du Christ dans la sainte messe» (1) Si l’Eglise est fidèle à ce commandement d’annoncer la foi, alors le salut par la foi pourra s’étendre. Et alors, même s’il reste quelque part des gens qui, sans faute de leur part, et sans négligence des évangélisateurs, ne sont pas atteints par la prédication de l’Eglise, Dieu ne tiendra rigueur à personne de ce manque – dans ce cas, certes imparfait quant au nombre, mais non coupable quant à l’intention et quant au zèle, s’applique ce que le Concile Vatican II a proclamé solennellement (non pour décourager l’évangélisation, mais pour soutenir l’espérance): «En effet, puisque le Christ est mort pour tous [Rm8,32] et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal» (2). En revanche, si l’Eglise se contente d’être tiède, si les chrétiens, sachant que «tout le monde n’a pas la foi» renoncent pourtant à évangéliser, s’ils se résignent par paresse, par négligence ou par timidité à taire leur joie de croire, alors… une telle attitude de frilosité serait une lâcheté par rapport au commandement missionnaire qui fonde l’Eglise et qui en constitue la nature même. 

Il faut bien voir comment Paul lui-même intériorisait que tout le monde n’ait pas la foi: avec quel zèle, quelle charité, quelle énergie; comment il voyageait dans le monde entier, comment il prenait des risques, comment il ne ménageait pas sa peine, sa fatigue, sa santé; comment il ne voulait aucun repos tant que tout le monde n’avait pas la foi. Cette conscience ecclésiale de l’Apôtre était sa sainteté; elle est aussi notre salut. C’est par l’ardeur des missionnaires des siècles passés que nous sommes croyants aujourd’hui: ne soyons pas ingrats du don que nous avons reçu. 


(1) Paul VI, Exhortation apostolique sur l’évangélisation dans le monde moderne Evangelii nuntiandi [8 décembre 1975], 14. 


(2) Concile Vatican II, Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et spes [7 décembre 1965], 22. 



dimanche 30 octobre 2016

Solennité de la Toussaint


Parler de la sainteté pour cette belle fête de la Toussaint se heurte à deux difficultés qu’il convient d’affronter pour elles-mêmes. 

La première, c’est que la sainteté vécue ici-bas fait peur, elle effraye, elle paraît atroce. Qui d’entre les bons petits catholiques que nous sommes voudrait raisonnablement vivre selon la pauvreté de saint François, ou dans la solitude de saint Bruno, ou dans l’abjection de Charles de Foucauld, ou dans la joie de Maximilien Kolbe chantant avec ses compagnons en attendant la mort? Et même si l’on va chercher des saints qui ont eu une vie sociale confortable et prestigieuse – prenons Thomas More, bel exemple de réussite: qui voudrait achever son existence par ces années de prison et ce martyre de conscience? Tous ces grands hommes dont l’Eglise met la sainteté en valeur ont tous connu à un moment de leur existence une épreuve terrible, matérielle ou spirituelle, et personne ne veut passer par là. Et la sainteté de ces exemples tient précisément au courage, à la droiture dont ils ont fait preuve – par grâce de Dieu – au moment de leur déréliction. C’est cela la «grande épreuve» qu’évoque l’Apocalypse (7,14). Pour dire les choses d’une manière plus résumée et plus simple: c’est bien la présence de la croix du Christ dans une vie qui rend cette vie sainte. Et qui a envie de la croix du Christ? Ne préférons-nous pas notre confort douillet? Nous y faisons un peu de bien, pas trop, à notre mesure, un peu de mal, pas trop non plus, selon notre petit égoïsme. Nous ne sommes pas des héros. Qu’on nous laisse donc tranquilles avec la sainteté! Cela, c’est bon pour les quelques athlètes de la vertu, pour les virtuoses du sacrifice, mais pas pour nous!

La seconde difficulté, plus sournoise mais bien réelle, est que nous ne parvenons pas à nous représenter clairement ce qu’est la joie du ciel. Si l’on dit, avec les Pères de l’Eglise, que cela consiste à chanter les louanges de Dieu, on imagine qu’une telle activité ne tardera pas à nous sembler ennuyeuse. Si l’on exploite l’image classique du «festin de viandes grasses, de vins capiteux, de viandes moelleuses et de vin décantés» du prophète Isaïe (25,6), on est vite écœuré par un repas aussi peu diététique. Si l’on parle de récompense, on fait de Dieu une sorte de maître d’école qui décerne des prix d’excellence – est-ce vraiment une manière recevable de se représenter le Seigneur très bon et miséricordieux? Aucune de ces images ne convient vraiment, elles comportent toutes quelque chose d’indigne de Dieu et d’indigne des saints; aucune n’est capable de se montrer attirante ou séduisante, aucune ne donne envie d’être saint. 

Si la sainteté consiste à vivre des épreuves horribles ici-bas, en vue d’une joie si peu désirable, que faire alors? Comment répondre à ces deux objections? 

La première difficulté mérite qu’on regarde un peu lucidement la condition des hommes: la souffrance est partout, et ce ne sont pas les grands saints seulement qui traversent des épreuves, mais tous les hommes de bonne volonté. Tôt ou tard, la douleur sonne à la porte et nous sommes obligés de la laisser entrer dans notre vie. Ce qui différencie la vie d’un saint de l’existence d’un homme ordinaire n’est donc pas l’épreuve en elle-même, mais la manière de la vivre. La question n’est donc pas: “que faut-il souffrir pour être saint?”, mais plutôt: “comment faut-il souffrir pour être saint?” Souffrir saintement, cela veut dire d’abord accueillir dans l’épreuve la grâce du Christ, l’union à sa croix, la joie d’être fidèle; cela veut dire aussi intercéder pour les pécheurs, prier pour tous ceux qui souffrent, entrer dans la communion de tous les blessés de la vie pour trouver, avec eux, l’expression d’une nouvelle solidarité humaine. Avec ces critères, il devient possible de comparer plus raisonnablement: vaut-il mieux souffrir sans Dieu, sans espérance? Se sent-on mieux lorsque l’épreuve est vécue dans la résignation, la révolte ou le désespoir? Ou bien ne découvre-t-on pas dans l’attitude chrétienne une ouverture, une issue par le haut? Certes, cela ne vient pas résoudre les difficultés de façon magique, mais donne à la vie une valeur nouvelle, une dignité plus grande, parce que le saint ne se laisse pas décourager par l’adversité. 

La seconde difficulté vient surtout de ce que nous ne sommes plus capables d’imaginer une joie spirituelle. Nous vivons dans une société tellement matérialiste, nous avons tellement confondu le bonheur avec le pouvoir d’achat, avec les vacances, avec l’espérance de vie, que nous ne sommes plus en mesure d’imaginer qu’on puisse être simplement heureux d’aimer, heureux de croire, heureux d’aider. Nous ne voyons plus quelle joie peut ressentir un homme qui s’est laissé conduire par Dieu au-delà de la générosité dont il se savait capable; nous ne comprenons pas l’exultation de celui qui a été fidèle dans une vie de sobriété; la béatitude d’avoir été préservé par Dieu dans l’humilité nous paraît étrange. Il est vrai que ce message de bonheur dans la pauvreté, dans les larmes, dans la douceur, dans la faim, dans la miséricorde, dans la pureté, dans la paix, dans la persécution même (Mt5,1-12), il est vrai que cet évangile de la joie paradoxale vient démentir toutes les certitudes publicitaires que la société nous inculque – dont nous avons eu le temps de mesurer pourtant à quel point elles sont décevantes. Mais la vérité, c’est que la joie de l’âme est sans erreur, alors que le plaisir du confort ne peut rassasier le cœur de l’homme. 

En ce jour de Toussaint, revenons un peu au réel: ce qui est vrai, c’est la conscience, c’est la joie spirituelle, c’est le don de soi. Là se trouve un bonheur fiable qu’on appelle «sainteté». Pourquoi nous laisser détourner par des fausses joies, alors que la joie de l’évangile nous est offerte? Pourquoi refuser d’être des saints? 


jeudi 27 octobre 2016

31e dimanche du temps ordinaire - année C


Le livre de la Sagesse, dont nous avons entendu un extrait en première lecture (11,22-12,2), est un texte tardif de l’ancien Testament, probablement le dernier en date; la plupart des exégètes tiennent qu’il fut composé quelques décennies seulement avant l’ère chrétienne (en 50 ou 30 av. J.C.). Ecrit à une époque de grande ouverture culturelle, il témoigne de comment la pensée biblique, juive, a rencontré la philosophie des païens. Israël avait pu penser que Dieu n’avait révélé qu’à lui seul la vérité et la droiture (Dt4,6-8); en découvrant la sagesse païenne, il se rendait compte, que dans d’autres nations, des hommes cultivés et honnêtes avaient développé une pensée de très grande valeur sur Dieu et sur le bien moral. Cette prise de conscience fut une vraie préparation à la venue du Christ: les premiers disciples ont ainsi pu comprendre que le message de l’évangile n’était pas réservé au seul peuple élu, mais qu’il pouvait aussi rejoindre les Grecs, les Romains, et tous les hommes dont l’intelligence avait reçu une étincelle de vérité. 

Le passage que nous lisons aujourd’hui traite d’un problème qui tracassait aussi bien les Juifs que les philosophes: pourquoi les méchants ne meurent pas? Un raisonnement simpliste sur le fonctionnement du monde paraît en effet raisonnable: il y a des hommes mauvais, nuisibles; il y a un Dieu juste et tout-puissant; ce Dieu qui doit, en justice, récompenser les bons et punir les méchants, et qui peut, avec force, protéger les gens honnêtes des attaques des impies, devrait tuer les pécheurs, les mettre hors d’état de nuire sitôt leur première faute commise. Il manifesterait ainsi la vérité de la morale et améliorerait l’état de l’humanité. Oui, mais… nous voyons que les méchants ne meurent pas, et nous voyons que les justes sont persécutés – parfois jusqu’à mourir. Les philosophes pensent à Socrate qui résume en lui le destin de tous les sages persécutés; les Juifs se souviennent d’Abel, figure de tous les innocents assassinés. Qui donc est ce Dieu dont on vante la justice et la force, qui laisse ainsi subsister de tels désordres dans le monde? 

Que Dieu ne soit pas une sorte de gendarme universel, tatillon et expéditif, constitue un vrai problème, embarrasse tous les penseurs droits et généreux qui aimeraient que le monde aille mieux. A leur inquiétude de voir les méchants survivre, le livre de la Sagesse répond par un curieux paradoxe: «tu as pitié de tous les hommes parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés pour qu’ils se convertissent» (Sg11,23). La toute-puissance de Dieu, que les justiciers impatients voulaient mettre au service d’une sanction sans retard, est plus grande si on la place du côté de la miséricorde. Certes, il faut de la force pour se venger et punir un coupable; mais il faut plus de force encore pour supporter, pour pardonner et pour convertir un criminel. Et assurément, c’est dans la logique de ce surcroît de puissance qu’on trouve Dieu. Une prière de l’Eglise le dit de façon admirable: «Dieu qui donnes la preuve suprême de ta puissance, lorsque tu patientes et prends pitié, sans te lasser, accorde-nous ta grâce» (1). Dès lors, les délais de la justice divine qui offusquaient Plutarque (2) sont réinterprétés en bonne part: c’est le temps laissé par un Dieu miséricordieux en vue de la conversion du pécheur. 

Plutôt que de se lamenter sur l’insolence de ceux qui font le mal sans être punis par Dieu, la question qu’il vaut la peine de se poser est alors la suivante: «et moi, qui suis mauvais, qu’est-ce que je fais du temps que Dieu me donne pour me convertir? Comment est-ce que je mets à profit la durée de mon existence pour me détourner du mal et pour m’améliorer?» Avec son optimisme habituel, l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ met en garde: «Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu? Une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle accroît nos fautes. Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour! Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu’ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles! S’il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps» (3). Ces mots du XV° siècle résonnent aujourd’hui d’une manière très étrange; ils sont presque incompréhensibles, scandaleux. A notre époque qui confond le bonheur avec l’espérance de vie, il serait pourtant utile, plus que jamais, de réfléchir à la valeur spirituelle de la durée de notre existence: pourquoi prolonger sa vie, si ce n’est pour vivre mieux? Et vivre mieux ne peut être seulement vivre plus confortablement, si ce n’est aussi vivre une plus grande droiture morale, vivre un plus grand épanouissement spirituel, vivre une joie plus sainte. Le temps est la première miséricorde de Dieu, sa plus délicate confiance: il nous le donne pour que, malgré nos lâchetés et nos inerties, nous progressions vers le bonheur. N’allons pas gâcher cette grâce qu’il nous fait; répondons à sa patiente bonté par une urgente générosité à nous convertir: cela ne peut que nous faire du bien. 

(1) Missel Romain, Oraison de la messe du 26e dimanche du temps ordinaire. 

(2) www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100764670

(3) Imitation de Jésus-Christ, I, 23. 

jeudi 20 octobre 2016

30e dimanche du temps ordinaire - année C


S’il y a de l’humour dans l’évangile, la parabole que nous venons d’entendre (Lc18,9-14) est sans doute l’une des pages les plus drôles. Cette petite parabole est un chef d’œuvre de caricature bienveillante et savoureuse, tellement délicate et tellement lucide à la fois, qu’elle désarme notre susceptibilité et nous permet de rire de nous-mêmes. 

Luc n’était pas juif; comme païen, il ne savait sans doute pas ce qu’étaient un pharisien et un publicain. Mais Luc a croisé le chemin de Paul et là, il a eu le loisir d’observer en chair et en os la quintessence du pharisaïsme. Si l’on veut être juste, un pharisien, c’est d’abord un homme qui se pose à lui-même de très hautes exigences morales et spirituelles; c’est un homme qui sait que la religion se joue dans les détails et que la pratique se doit d’être précise. Il ne s’agit pas d’accomplir quelques commandements simples et visibles (ne pas voler, ne pas tromper sa femme; Lc18,11) pour délaisser les choses plus intimes ou plus concrète. C’est vrai qu’il «jeûne deux fois par semaine» et qu’il s’acquitte généreusement de la dîme (Lc18,12). Et dans cette attitude irréprochable, le pharisien a encore la lucidité de ne pas s’attribuer à lui-même le bien qu’il fait; il sait reconnaître que sa justice est un don du Seigneur: «Mon Dieu, je te rends grâce» (Lc18,11). 

Si Luc a rencontré Zachée (que nous verrons dimanche prochain) ou Matthieu (cela n’est pas certain, mais il n’est pas interdit d’imaginer), il a vu ce qu’est un publicain. C’est un arriviste, un ambitieux qui n’hésite pas à faire de sa lâcheté un moyen de museler sa conscience afin de s’enrichir. La collaboration des publicains avec l’occupant romain était un scandale; c’était aussi un moyen de faire fortune. Ce mélange de remords qu’on refoule et de luxe dont on profite donne au publicain une psychologie tourmentée: d’un côté, il se satisfait d’un confort qui est décevant mais, par ailleurs, il renonce à rechercher, dans la droiture et la frugalité, un bonheur qui lui semble inaccessible. 

Voilà campés ces deux personnages: d’un côté, le champion de la morale, de la pratique et de la spiritualité; en face de lui, le plus déplorable des renégats. Leur terrain de lutte est le Temple, leur arme est la prière: lequel des deux sera exaucé? Le combat semble gagné d’avance (qu’on pense au duel entre David et Goliath [1S17] – là aussi, c’était gagné d’avance). 

Nous tous, bons chrétiens, nous faisons des efforts pour devenir meilleurs; et puis, nous avons bien conscience que, avec tous ces efforts, nous nous améliorons un peu, quand même, grâce à Dieu; que nous ne sommes pas les derniers des criminels, qu’il y a des gens (dont nous connaissons les noms) qui ne nous arrivent pas à la cheville. Et nous avons la tentation de croire que c’est pour cela que Dieu nous aime: parce que nous sommes aimables, parce que Dieu, en nous regardant, peut être content et fier de notre bonne conduite. Raisonner ainsi, c’est ne pas remarquer que la Bible se plaît à dire et à répéter le contraire. L’affaire commence dès la sortie d’Egypte: «Car tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu; c’est toi que le Seigneur ton Dieu a choisi pour son peuple à lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre [quelle légitime fierté dans cette affirmation: nous sommes les élus de Dieu]. Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples: car vous êtes le moins nombreux d’entre tous les peuples [quelle désillusion dans cet aveu]. Mais c’est par amour pour vous que le Seigneur vous a fait sortir, qu’il t’a délivré de l’esclavage de Pharaon, roi d’Égypte» (Dt7,6-8). Le peuple s’enorgueillissait d’avoir été choisi par Dieu, imaginant que c’était pour quelque mérite, quelque prestige que Dieu l’avait remarqué. Mais non, si Dieu a remarqué le peuple d’Israël, c’est à cause de sa détresse, de sa vulnérabilité, de sa misère et de ses péchés, parce que Dieu est miséricorde. Un Dieu puissant pourrait rechercher les puissants; un Dieu intransigeant pourrait rechercher les parfaits; mais un Dieu miséricordieux ne recherche que les pauvres, ceux qui souffrent, ceux qui font le mal, pour les relever, pour les rétablir dans leur dignité, pour les convertir – nous verrons dimanche prochain ce que Jésus peut faire de Zachée. 

Je ne vous apprends rien en disant que cette année est consacrée à la miséricorde. Parler de la miséricorde, ce n’est pas encourager la médiocrité, ce n’est pas minimiser la gravité du mal. C’est précisément parce que le mal est sérieux, blessant, parfois mortel, qu’il faut parler de miséricorde. Dire que Dieu est miséricorde, dire qu’il va à la recherche des pauvres, des incapables, des inutiles, des méchants, cela ne veut pas dire que nous devons devenir pauvres, incapables, inutiles, ou méchants. Cela veut dire reconnaître que nous le sommes, déjà. Il n’y a rien à faire pour attirer la miséricorde de Dieu que de reconnaître sa misère. La lucidité du pharisien (qui a la courtoisie d’attribuer à Dieu ses mérites) n’est qu’une demi-lucidité. Est-ce que le publicain ne pourrait pas revendiquer, lui aussi, quelque bien dans sa vie? Oui, sans doute. La vraie lucidité consiste à exprimer devant Dieu – devant un prêtre quand on se confesse – sa honte de faire du mal, et aussi sa honte d’être fier. L’humilité, c’est cela: avoir honte d’être fier. C’est l’année de la miséricorde pour quelques semaines encore. «C’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour du salut» (2Co6,2). Ne perdons pas cette occasion d’être exaucé.