vendredi 4 juillet 2014

14ème dimanche - année A


A un moment où le peuple d’Israël était dans une grande infidélité et dans une grande angoisse, le prophète Jérémie avait dit, de la part du Seigneur : « Suivez la voie du bien et vous trouverez le repos pour vos âmes » (Jr 6, 16). Mais suivre les chemins du bien avait sans doute paru trop onéreux à l’époque, et le peuple s’était enfoncé dans la violence, la guerre pour aboutir finalement cette catastrophe définitive qu’a été la déportation de tout Jérusalem à Babylone.
Ce que nous lisons dans l’évangile ressemble beaucoup à cette prédication de Jérémie. Le contexte est le même : le peuple est dans l’infidélité, la révolte et l’injustice ; Jérusalem va être détruite à nouveau dans peu de temps – cela se produira quarante ans après la mort et la Résurrection de Jésus. Et dans ce climat incertain et angoissant, Jésus reprend exactement les mots du prophète et les arrange à sa manière : « Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes » (Mt 11, 29). Chez Jérémie, qui prêchait le bien, le conseil avait pu paraître trop exigeant. Aussi, avec une grande miséricorde, Jésus ne demande pas à son peuple de faire le bien – car nous sommes souvent incapables de faire le bien – mais il conseille simplement la douceur et l’humilité.
Au moment où débutent les vacances de beaucoup, il est bon d’entendre cette définition chrétienne du repos : pour un chrétien, le repos c’est la douceur et l’humilité ; se reposer, c’est être doux et humble de cœur comme Jésus est doux et humble de cœur. Ce qui fatigue, en effet, ce sont toutes ces violences, ces agressivités, tous ces énervements que nous entretenons au quotidien ; ce qui épuise notre vie spirituelle, ce sont toutes ces vanités, ces points d’honneur, ces raideurs, cette manière que nous avons de nous crisper sur une bonne image idéale que nous voudrions donner de nous-mêmes. Au contraire, tout ce qui relève de la compréhension, de la bienveillance, de la sollicitude, du réconfort que nous apportons autour de nous, tout ce qui se rattache à la modestie, à la discrétion, à la docilité, tout cela est véritablement un vrai soulagement pour nos âmes. On ne saurait trop conseiller la pratique de ces vertus reposantes pendant les vacances.
Pour ceux qui auraient de la difficulté à se reposer ainsi, on peut indiquer, comme une pratique secourable, de réciter une prière à l’Esprit Saint, le Veni Sancte Spiritus par exemple ; car c’est lui qui est « dans le labeur, le repos »[1]. Qu’on me permette de suggérer une autre pratique douce et humble, reposante donc au sens de l’évangile : parmi les actes de l’humilité, la tradition spirituelle de l’Eglise compte l’examen de conscience et la pratique de l’aveu de ses fautes. Un moment de vacances est propice à rentrer en soi-même, à relire sa vie, et à y découvrir les grâces de Dieu et nos défauts, nos faiblesses et nos manquements. Recourir alors au pardon de l’Eglise, donné dans le sacrement de la réconciliation, serait un acte reposant dont l’enjeu n’est pas négligeable.
La vie spirituelle ne consiste pas à se tendre, à faire le bien à la mesure de nos efforts – cela est impossible. La vie spirituelle consiste plutôt à rechercher la douceur et l’humilité du Christ lui-même ; et avec un cœur doux et humble, comme le sien, nous pourrions ensuite, faire le bien sans aucune peine, aisément, presque sans y penser, par la simple grâce de Dieu.




[1] Viens, Esprit-Saint, en nos cœurs, et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres. Viens, dispensateur des dons. Viens, lumière en nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. O lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. A tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient, donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu donne le salut final, donne la joie éternelle.
(Veni Sancte Spiritus, séquence de la messe du jour de la Pentecôte). 

mardi 24 juin 2014

Saints Pierre et Paul, apôtres

« Lorsque le pouvoir de Néron était déjà affermi, celui-ci aborda des entreprises impies et s’arma contre la religion même du Dieu de l’univers. Ecrire de quelle scélératesse cet homme fut capable, ne serait pas de notre présent souci : comme beaucoup en effet ont raconté ce qui le concerne en des récits très exacts, il est possible, à qui le désire, d’apprendre d’eux la grossièreté et la folie de cet homme insensé, qui, sans raison, entassait des milliers de meurtres et en arriva à ce point de soif du sang qu’il n’épargna pas même ses proches ni ses amis ; qu’il traita sa mère, ses frères, sa femme et mille autres qui lui étaient unis par le sang comme des ennemis et des adversaires et qu’il les fit périr par des genres de mort variés. (…) Ainsi donc, cet homme qui a été proclamé ennemi de Dieu, au premier rang parmi les plus grands, poussa la présomption jusqu’à assassiner les apôtres. On raconte que, sous son règne, Paul eut la tête coupée à Rome même et que semblablement Pierre y fut crucifié »[1].



Cette notice historique un peu longue permet de mieux situer la fête des saints apôtres Pierre et Paul que nous célébrons aujourd’hui. Il semble que, depuis le début, depuis Caïn et Abel, l’une des grandes questions de l’humanité violente soit celle-ci : « qui allons-nous tuer ? ». Et lorsque nous lisons les évangiles, nous découvrons progressivement comment les autorités de Jérusalem choisissent une victime innocente qui ne se vengera pas. Des premières polémiques aux hurlements de la foule, il y a une profonde continuité et, finalement, avec des degrés de participation divers, tous crient : « Crucifie-le ! ».
Après la Résurrection de Jésus, alors que l’évangile commence d’être annoncé sur toute la terre, la question demeure. Cette question, on imagine que Néron se la posait quotidiennement : « qui allons-nous tuer aujourd’hui ? ». Et du catalogue fastidieux de ses crimes habituels, il ressort que l’Eglise, les chrétiens, étaient, comme Jésus, des victimes inoffensives qu’il pouvait massacrer sans risque. Aux yeux de Néron, qui était Pierre ? Une sorte de poissonnier du Moyen Orient. Qui était Paul ? Une espèce de philosophe non-violent. Qu’étaient les chrétiens ? Des esclaves, des étrangers, un ramassis de vauriens qu’il considérait indistinctement à la lumière de son mépris antisémite généralisé. Néron était profondément ébranlé nerveusement : paranoïaque, brutal, audacieux, mégalomane, intelligent et fin politique à la fois, il savait qui il devait tuer et qui il pouvait tuer. Il massacrait les uns par nécessité, les autres par plaisir. Il tua le philosophe Sénèque, il tuait ses intimes parce qu’il les craignait ; il tuait les chrétiens, il tua Pierre et Paul parce qu’il ne les craignait pas.



Si on a tué si facilement le Christ, si les Apôtres ont été massacrés sans hésitation, si depuis l’Eglise a toujours été persécutée, cela prouve que l’on se pose aujourd’hui encore cette question : « qui allons-nous tuer ? ». Avec cet interdit de la vengeance (Mt 5, 38-39), l’Eglise est une proie facile pour les violents. Ce qui relève du miracle pourtant, et qu’il faut remarquer, c’est que deux mille ans de massacres n’ont pas découragé les Chrétiens. Le vrai choix qui construit une vie peut s’énoncer ainsi : soit, par égoïsme ou par violence, on se met du côté des meurtriers, du côté de ceux qui défendent leur confort et leur pouvoir au détriment de la vie des autres ; soit, par amour, on offre sa vie au service de ses proches. Le meurtre ou le sacrifice : il faut choisir entre ces deux logiques – il n’y en a pas d’autres. Et tandis que les bourreaux cherchent avec fureur : « qui allons-nous tuer ? », les missionnaires de l’évangile, à la suite de Jésus et des Apôtres, se demandent avec zèle : « pour qui allons-nous donner notre vie ? ».




[1] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 25. 

samedi 21 juin 2014

Saint Sacrement - année A

Le discours de Moïse dans le Deutéronome (Dt 8, 2-3 ; 14-16) et le discours de Jésus chez saint Jean (cf. Jn 6, 31 ; 49) ont en commun le thème de la manne, un « pain venu du ciel » (Jn 6, 31). Lorsque Jésus a voulu révéler le mystère de l’Eucharistie, par lequel il nous laissait la présence de son sacrifice – son corps livré, son sang versé – il a trouvé dans le discours de Moïse un langage adapté, approprié.
La pointe du discours de Moïse sur la manne est qu’elle est donnée comme une grâce bien sûr, mais aussi comme une source d’exigence. On sait justement que les dons de Dieu sont gratuits, mais on pense parfois, à tort, que les dons de Dieu sont sans loi. Dans le cas de la manne, en même temps qu’il donnait la nourriture, Dieu donnait aussi au peuple le commandement du sabbat : chaque jour, le peuple devait recueillir pour le jour, le pain quotidien ; le vendredi, le peuple devait recueillir pour deux jours ; le sabbat, le peuple ne devait pas recueillir (cf. Ex 16, 23-30). Dieu nourrit son peuple, et le peuple ne craint plus de mourir de faim ; seulement, pour que le peuple se rappelle bien que cette nourriture ne vient pas de son travail mais est une pure grâce de Dieu, il doit se conformer à ce petit commandement. Remarquons que le commandement est dérisoire par rapport au don : Dieu donne la vie, il suffit de respecter le sabbat. Le don de la manne est ainsi en même temps une grâce et une épreuve : « il voulait t’éprouver et savoir ce que tu avais dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? » (Dt 8, 2). L’épreuve n’est pas une tentation ni un piège – Dieu ne cherche pas à nous pousser à la faute – mais elle est une occasion de nous situer. Sommes-nous fidèles à Dieu qui donne ou bien sommes-nous intéressés à profiter des dons de Dieu ?
En lisant l’ensemble des récits de la manne – au-delà du bref extrait entendu aujourd’hui – on voit bien que le peuple n’a pas été fidèle au commandement du sabbat : le samedi, le peuple est sorti (Ex 16, 27-28). Cela n’a pas annulé le don de Dieu, qui a continué de pourvoir à la nourriture de son peuple ; mais le peuple savait désormais qu’il n’était pas à la hauteur du don de Dieu. Ce commandement minime du sabbat, il ne l’a pas tenu alors que Dieu qui le lui demandait lui donnait gratuitement la vie, sans condition. Et là où le peuple devait comprendre que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3 ; cf. Mt 4, 4), il n’y eut, pour les fils d’Israël, que la révélation, humiliante, de leur propre infidélité. Il leur fallait découvrir que la volonté de Dieu était une « vraie nourriture » (Jn 6, 55 ; cf. 4, 34) ; mais ils ont cherché à se nourrir en transgressant le commandement de Dieu. Jésus le suggère lorsqu’il dit des pères qui ont mangé la manne : « eux, ils sont morts » (Jn 6, 49) : en se privant de la fidélité qui devait les faire vivre, la manne ne fut pas pour eux une « nourriture qui demeure pour la vie éternelle » (Jn 6, 27). Plus que la vie matérielle donnée par le pain, c’était la vie spirituelle reçue dans la fidélité qui importait. Mais les pères n’ont mangé que le pain, sans avoir la joie de la fidélité, et donc « ils sont morts ».
Ce langage nous fait comprendre ce que c’est que l’Eucharistie. L’Eucharistie est une grâce bien sûr, la grâce des grâces, mais nous devons comprendre que ce n’est pas une grâce sans loi. A ses disciples affamés après une marche, Jésus dira : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). C’est une bonne définition de l’Eucharistie. Faire la volonté de Dieu et être nourri par lui sont deux réalités indissociables. L’Eucharistie et la fidélité ne sont pas unies par hasard ; l’une ne peut aller sans l’autre ; c’est le sens de l’expression « mystère de la foi », c’est-à-dire : sacrement de la fidélité. Mais alors l’examen de conscience exige une lucidité presque surhumaine : qui pourrait donc se prétendre fidèle ? Qui serait digne de communier ? Personne bien sûr ; et surtout pas moi ! « Seigneur, je ne suis pas digne… » (cf. Mt 8, 8). Mais alors : voilà, je suis comme le peuple en marche dans le désert, peinant à avancer vers la terre promise. Dieu me donne le pain qui vient du ciel, et je dois bien reconnaître que je ne suis pas à la hauteur du don de Dieu, je ne suis pas en règle. Cela n’annule pas le don de Dieu, mais cela m’interdit de m’exalter. Devant l’Eucharistie, je ne peux pas traiter avec Dieu d’égal à égal. Il me donne tout : tout moi-même parce qu’il m’a créé ; tout lui-même, en venant maintenant avec son corps et son sang offerts. Et moi, devant cela, je vois bien que je n’ai rien à offrir, pas même une fidélité dérisoire. Je suis confondu. L’Eucharistie est ainsi une grande humiliation de la vie spirituelle : à chaque fois, reconnaître que « je ne suis pas digne » ! La plus grande des grâces nous invite à l’humilité, tandis que le plus petit péché nous entraîne à la vanité. Voilà ce que c’est que l’Eucharistie, cette « nourriture inconnue » (Dt 8, 16). Dieu nous la donne gratuitement ; mais il nous la donne avec cette question : « est-ce que tu allais garder ses commandements, oui ou non ? ». Et je communie, bien sûr, mais je ne suis pas fier de répondre à la question : « non, je n’ai pas gardé tes commandements ».
De dimanche en dimanche, de messe en messe, qu’il communie ou qu’il ne communie pas, chacun est invité ainsi à se situer devant le don de Dieu. Dans l’Eucharistie, Dieu nous a tout donné et il mendie notre fidélité ; non pas qu’il conditionne sa grâce à notre fidélité – sa grâce est absolument gratuite – mais il nous donne sa grâce pour que nous restions fidèles. Il nous fait confiance et se remet entre nos mains. Et nous ne sommes pas fiers, assurément. Ayons la sincérité d’une vraie humilité eucharistique. En reconnaissant que nous ne sommes pas ajustés au don de Dieu, puissions-nous n’être pas trop indignes, ni trop ingrats ; sachons du moins dire comme Pierre, après sa trahison : « Seigneur, tu sais tout ; tu sais bien que je t’aime » (Jn 21, 17).


samedi 14 juin 2014

Trinité - année A

Quel est le nom de Dieu ? Voilà une question qui intriguait tous les peuples de l’Antiquité. L’homme antique est un être religieux, il ne peut vivre sans penser qu’il est sous le regard ou sous l’influence de quelque divinité. Et, pour cette raison, il aimerait bien savoir quelque chose de ces êtres supérieurs qui l’entourent. L’homme religieux se méfie des dieux inconnus, des dieux anonymes qu’il ne peut pas prier, sur lesquels il n’a aucune prise. Pourvois nommer son dieu est donc pour lui une affaire de grande importance.
Dans le contexte du monothéisme biblique, cette question reste décisive et elle constitue précisément l’enjeu du bref extrait de l’Exode (34, 4b-6 ; 8-9) que nous avons entendu. Il y a toutefois un renversement par rapport à la manière dont les nations païennes envisageaient l’affaire. Les païens voulaient nommer Dieu ; c’est-à-dire qu’ils voulaient le tenir d’une certaine façon à portée de mot, ils voulaient pouvoir le contraindre par une invocation. Mais le Dieu biblique ne ressemble pas à ces idoles que les hommes créent avec leurs mains (les statues) ou avec leurs lèvres (les formules ésotériques) ; c’est un Dieu libre qui prononce lui-même son nom (Ex 34, 5-6 ; cf. 33, 19).
Son nom propre est tout d’abord énoncé, le nom que Dieu a révélé à Moïse en lui donnant sa vocation. Devant le buisson qui brûlait sans se consumer, Moïse avait objecté qu’il ne pouvait libérer le peuple s’il ne pouvait dire qui l’envoyait : « J’irai trouver les fils d’Israël et je leur dirai : ‘‘le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous’’. Ils vont me demander quel est son nom. Que pourrai-je leur répondre ? » (Ex 3, 13). Et Dieu, qu’on ne saisit pas, avait d’abord répondu par une sorte de boutade qui élude la question : « Je suis qui je suis » (Ex 3, 14) ; et, de cette non-réponse, on a tiré le nom imprononçable, ce tétragramme, ces quatre consonnes qui indiquent la présence et l’action du Seigneur : YHWH [hwhy]. Ce nom, c’est bien Dieu qui le dit. C’est une révélation, une parole de Dieu sur Dieu – car Dieu seul peut vraiment parler de lui-même. Et pour que l’homme ne galvaude pas dans une parole indigne un nom si grand, les fils d’Israël vont entourer ces quatre lettres d’un infini respect, allant jusqu’à les taire pour ne pas risquer de prononcer « en vain » (Ex 20, 7) le nom du Seigneur. Cette invocation sera bientôt réservée exclusivement à la prière la plus solennelle et seul le grand prêtre pourra l’énoncer pour donner au peuple la bénédiction du Seigneur (Sir 50, 20).
Mais Dieu possède un autre nom par lequel il ne dit pas tant ce qu’il est en lui-même que ce qu’il est pour son peuple : « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité » (Ex 34, 6) ; ou bien : « Je fais grâce à qui je fais grâce, je montre ma tendresse à qui je montre ma tendresse » (Ex 33, 19) – c’est-à-dire : « je fais vraiment grâce, je montre vraiment ma tendresse ». Ce nom de miséricorde est la révélation bouleversante de l’amour infini de Dieu pour l’homme. L’homme n’a pas d’autre manière de rencontrer Dieu que d’être ému, radicalement, au plus profond de sa conscience, par le témoignage d’un amour absolu, absolument gratuit, absolument bienveillant.
On dit de Moïse qu’il était « l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3) ; Moïse savait qu’il n’était pas grand-chose et, en particulier, qu’il n’était rien devant Dieu. Il est décisif alors que Dieu ne se manifeste pas à lui avec sa toute puissance qui lui aurait confirmé qu’il n’est rien. Moïse était prêt à voir la gloire de Dieu, écrasante, se déployer devant lui ; c’était cela, sans doute qu’il attendait, afin de mieux connaître sa petitesse. Mais ce n’est pas ainsi que le Seigneur se montre à lui. Dieu n’a que faire de mettre en scène son triomphe ; il veut faire voir sa bonté. Tel est le nom sous lequel Dieu désire qu’on l’invoque. Alors Moïse comprend qui est Dieu et ce qu’il fait : « tu pardonneras » (Ex 34, 9). Et, assurément, il y aura des choses à pardonner : des violences, des injustices, des trahisons, des idolâtries, des mensonges dont toute la Bible est remplie. Mais le nom de Dieu indique bien qu’il ne faut pas perdre confiance : « tu pardonneras ».
Saint Jean (Jn 3, 16-18) dit-il autre chose ? « Dieu a tant aimé » ! L’apôtre qui au soir du Jeudi Saint a reposé sur le cœur de Jésus, et qui a eu l’intuition de la bonté et de la miséricorde, nous a révélé un autre nom de Dieu qui inscrit en un mot ce que Moïse disait en une phrase : « Dieu est charité » (1Jn 4, 8 ; 16). Et saint Augustin, à la suite de saint Jean, a eu raison de voir dans ce nom une affirmation de la communion entre le Père, le Fils et le Saint Esprit : « Tu vois la Trinité si tu vois la charité »[1]. La fête que nous célébrons aujourd’hui n’est donc pas la célébration d’un dogme abstrait ; c’est la commémoration de cette révélation venue du lointain des âges, venue de Moïse, qui nous enseigne, de nom en nom, que Dieu ne nous a créés que pour nous aimer.
« Je suis qui je suis » (Ex 3, 14) ; « Je suis le Seigneur » (Ex 6, 2) ; « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité » (Ex 34, 6) ; « Dieu est amour » (1Jn 4, 8). Tous ces noms sont résumés dans la foi chrétienne au Dieu-Trinité. A chaque fois que nous prions « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit », c’est dans cet amour que nous sommes plongés. Demandons la grâce de nous en souvenir toujours.


vendredi 6 juin 2014

Pentecôte

Nous arrivons au terme du temps pascal, et je vous invite à relire ensemble les événements – c’est-à-dire les grâces – que le Seigneur nous a donnés. Après quarante jours de carême, nous sommes entrés dans la semaine sainte. Nous avons accompagné le Seigneur qui entrait à Jérusalem ; puis nous avons été invités au dernier repas qu’il a partagé avec ses disciples. Au cours de ce repas, nous avons compris que Jésus donnait à sa mort le sens d’un sacrifice, d’une alliance, d’une miséricorde : « ceci est mon corps livré… ceci est mon sang versé pour vous, pour le pardon des péchés ». Enfin, nous avons parcouru avec Jésus le chemin de la croix et nous avons veillé au tombeau.
Et c’est ensuite, après tous ces événements douloureux, qu’une joie improbable est venue nous surprendre : voilà que la mort, qui semblait avoir remporté la victoire, était étonnamment défaite. Nous étions entrés dans le deuil, et voici au contraire que se lève une lumière. Devant le tombeau vide, la foi a soudain envahi le cœur des disciples, et cette foi est la nôtre aujourd’hui encore, la même, qui nous rassemble : je crois en Jésus Christ mort et ressuscité. Un philosophe chrétien disait : « j’y crois parce que c’est absurde »[1] – cette formule est un peu surprenante, mais elle montre bien que l’objet de notre foi surgit à l’improviste comme une lumière dans les ténèbres, comme un bonheur au milieu de la désolation, comme une certitude au milieu d’un désarroi. Non pas que ce que nous croyons soit absurde – la vie n’est pas absurde – mais il paraît absurde aux yeux du monde de croire en la vie alors que la mort continue d’accomplir son œuvre. Et bien nous, chrétiens, depuis la Résurrection de Jésus, nous croyons en la Vie – même si le monde pense que nous sommes fous.
Après cela, nous avons vu Jésus remonter au ciel, quitter ce monde ou plutôt inaugurer une nouvelle manière d’y être présent. Désormais, Jésus n’est plus visible à nos yeux et nous découvrons alors que la vérité ne se réduit pas à ce que nous voyons, nous pressentons que la vie ne se limite pas à notre présence sur terre. Cela s’appelle l’espérance. Espérer, pour un chrétien, cela consiste à attendre avec confiance un bonheur que nous ne possédons pas encore totalement mais que Dieu nous a promis. Nous savons bien que, sur terre, notre vie est brève et remplie d’épreuves, et parfois nous avons la tentation de nous résigner. Espérer, cela veut dire ne pas oublier que Dieu nous a faits pour le bonheur et que la vie qu’il nous donne ici-bas n’est rien d’autre qu’une promesse de vie éternelle. Nous ne voyons pas la vie éternelle, nous ne voyons que des hommes qui meurent ; nous ne possédons pas le bonheur définitif, nous ne connaissons que des joies éphémères et bien fragiles. Mais un chrétien sait, sans crainte d’être déçu, que le projet de Dieu, qui n’est pas encore réalisé de manière visible, est fiable et qu’une vie éternelle, dont la modalité nous échappe, nous sera donnée.
Aujourd’hui, pour achever le mystère pascal du Christ, nous voyons l’Esprit Saint descendre sur l’Eglise. Jésus avait annoncé que le feu viendrait consacrer les croyants. Ce feu est une image de l’amour de Dieu – ou plutôt une image de Dieu qui est amour. Et ce Dieu-amour se donne aux hommes aujourd’hui afin que le commandement de Jésus devienne réalité : aimez-vous les uns les autres. Si Dieu-amour ne venait pas dans le cœur de l’homme, les relations humaines resteraient marquées par l’intérêt, l’égoïsme, ou bien – au mieux – par certaines formes d’altruisme et de générosité dont on sait qu’elles s’épuisent rapidement. Seul l’Esprit Saint, qui nous rend participants de l’amour qu’est Dieu, est capable d’entretenir entre nous un amour qui ne se limite pas aux sympathies naturelles, aux intérêts collectifs, ou aux élans de dévouement passagers. Aimer tous les hommes de manière concrète et active, aimer tous les jours de manière réelle et désintéressé, aimer nos ennemis sans rancune ni faiblesse, aimer nos proches en connaissant tous leurs défauts… cela n’est pas possible si l’Esprit Saint n’est pas avec nous.
Nous avons ainsi vécu, durant ces cinquante jours, le mystère pascal du Christ : sa Résurrection, son Ascension, et la Pentecôte. Le mystère pascal est un chemin qui nous a introduits dans la foi, qui a fait naître en nous une espérance, et qui a trouvé son accomplissement dans l’amour. Nous allons maintenant quitter le temps pascal pour rentrer dans le temps ordinaire, c’est-à-dire pour vivre, au quotidien, dans la foi, l’espérance et l’amour. Si vraiment nous avons pris au sérieux le temps pascal, cela devrait être facile. Si nous constatons malgré tout que notre foi reste faible, que notre espérance s’étiole, que notre amour s’attiédit, nous savons comment nous ressourcer : il nous suffira d’entrer à nouveau dans le mystère pascal de Jésus, de méditer sur toutes ces grâces, qui sont pour nous source de vie et d’accueillir avec simplicité le don de Dieu.




[1] Ce fameux « Credo quia absurdum » est un résumé inexact d’une formule de Tertullien. C’est néanmoins un énoncé fidèle d’une idée audacieuse de ce Père de l’Eglise du début du IIIe s. qui disait :

« Le Fils de Dieu a été crucifié; on n’en rougit point parce qu’il faudrait en rougir.
Le Fils de Dieu est mort : il faut le croire, parce que cela révolte la raison ;
il est ressuscité du tombeau où il avait été enseveli ;
le fait est certain, parce qu’il est impossible » (Traité De la chair du Christ, 5).

En latin : « Crucifixus est Dei Filius: non pudet, quia pudendum est. Et mortuus est Dei Filius: prorsus credibile est, quia ineptum est. Et sepultus resurrexit: certum est, quia impossibile ».

vendredi 30 mai 2014

7ème dimanche de Pâques - année A

En ce dimanche qui sépare l’Ascension de la Pentecôte, nous voyons la première Eglise réunie dans la prière. Qui est cette première Eglise ? Ce sont les Apôtres, Marie, et des fidèles. Saint Luc, dans les Actes (1, 12-14), nous donne une description très précise, très historique, en même temps qu’une intuition très profonde de l’Eglise comme mystère.
D’un point de vue historique, Luc prend soin de donner la liste des Apôtres ; ils ne sont plus que onze, puisque l’un d’entre eux a déserté et trahi. Les Apôtres constituent l’Eglise en tant qu’elle est une société hiérarchique. Aujourd’hui, les successeurs des Apôtres, ce sont les évêques en communion avec le Pape, l’évêque de Rome. Cette structure hiérarchique de l’Eglise peut sembler parfois pesante, et notre époque n’aime pas trop l’exercice de l’autorité épiscopale dans l’Eglise. Mais pourtant, sans les Apôtres, sans les évêques, il n’y aurait pas d’Eglise. Sans les évêques, la foi chrétienne serait une espèce d’opinion individuelle que chacun pourrait construire à sa guise, et la foi ne serait pas une communion de foi. Il faut bien qu’il y ait des hommes qui soient les garants de l’unité dans l’Eglise, sinon, il n’y a plus d’Eglise. Voilà pourquoi saint Luc prend la peine de donner cette liste d’Apôtres. Et les premiers chrétiens attacheront beaucoup d’importance aux listes d’évêques ; saint Irénée de Lyon était capable de citer les évêques de Rome, depuis saint Pierre jusqu’à son époque[1]. Cette référence à l’autorité épiscopale au travers des âges était pour lui le signe le plus authentique de la continuité de l’Eglise et de l’intégrité de la foi. Et saint Irénée avait raison. En dehors de la continuité épiscopale, il n’y a pas de vraie foi chrétienne.
L’Eglise, ce n’est pourtant pas les Apôtres seuls, mais les Apôtres avec Marie. A la structure hiérarchique de l’Eglise, il faut ajouter une référence de sainteté. Car l’exercice de l’autorité n’est pas une fin en soi ; elle est au service de l’épanouissement de la grâce. Marie représente donc, à côté des Apôtres, la sainteté de l’Eglise. Elle est, en effet, celle en qui la grâce de Dieu a porté tous ses fruits. Conçue sans péché, elle s’est toujours gardée intacte de toute complicité avec le mal ; elle n’a jamais désiré aucun désordre et son cœur ne s’est pas détourné de la parole de Dieu. Et même lorsque la volonté de Dieu à son égard lui paraissait déroutante ou impossible, elle n’a jamais cessé de lui faire confiance. Au jour de l’Annonciation, elle demande : « Comment cela va-t-il se faire ? » (Lc 1, 34), puis elle accepte tout : « Qu’il m’advienne selon ta volonté » (Lc 1, 38). La sainteté de Marie n’est pas une piété mièvre ; c’est avant tout sa foi, profonde, absolue, sans conditions, sans fausses excuses. Elle a toujours cherché la volonté de Dieu et, la connaissant, elle l’a toujours accomplie. Elle a suivi son Fils jusqu’au bout, jusqu’à la Croix. Saint Pierre, en cela plus peureux qu’une pauvre veuve, n’était pas au pied de la Croix ; mais Marie, elle, plus courageuse que le prince des Apôtres, s’y tenait debout. Et souffrant avec son Fils, elle consentait à son sacrifice. Si les Apôtres, et après eux les évêques, sont donc les garants de la communion dans la foi, Marie est aussi l’image parfaite de l’Eglise sainte qui met sa joie à croire. C’est d’elle qu’Elisabeth a dit : « Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45). Et cette louange de Marie est aussi une belle définition de l’Eglise.
Enfin, l’Eglise ce n’est pas seulement les Apôtres et Marie ; on pourrait croire alors qu’il s’agit d’une société élitiste, réservée aux évêques et aux grands saints. Mais non ! L’Eglise nous en faisons partie, nous qui sommes ni des évêques ni des saints. C’est pourquoi saint Luc dit qu’il y avait, en prière, avec Marie et les Apôtres, quelques femmes et les frères du Seigneur. Ces quelques femmes et ces frères du Seigneur nous représentent. Ces fidèles ne sont pas des gens importants ou célèbres qui mériteraient d’être désignés personnellement ; ce sont des anonymes. Mais ils ont leur place dans l’Eglise, à côté des Apôtres, à côté de Marie, et leur prière, jointe à celle des Apôtres et de Marie, possède une réelle valeur, une réelle efficacité. Cette Eglise de la foi quotidienne, cette Eglise de la prière toute simple, c’est nous tous. Nous ne sommes pas l’Eglise sans Marie, sans les Apôtres. Mais, avec eux, nous formons l’Eglise du Christ, le Peuple de Dieu.
Voilà le portrait de l’Eglise que nous donne saint Luc : les Apôtres, Marie, les fidèles anonymes. C’est cela l’Eglise « une, sainte, catholique et apostolique » qui prie d’une seule voix, d’un seul cœur, à la veille de la Pentecôte, dans l’attente de l’Esprit Saint. Ayons à cœur, chaque jour, d’unir notre pauvre prière à celle des saints et à celle des évêques ; c’est ainsi que la paix de Dieu pourra advenir dans notre monde. A l’invitation du Saint Père, nous devons, en ces jours, porter son intention pacifique pour le Terre Sainte ; et nous devons prier sans penser à la médiocrité de notre prière personnelle, mais en associant notre faiblesse à l’autorité des évêques et à la ferveur des saints. En Eglise, nous pouvons allier notre intercession à celle de tous les fidèles, plus grands que nous, meilleurs que nous. La prière unanime de l’Eglise est en effet toute puissante, et aujourd’hui Dieu demande cette prière.  




[1] « Nous pouvons énumérer ceux que les Apôtres ont institués évêques dans les Eglises et leur succession jusqu’à nous » (Saint Irénée, Contre les Hérésies, III 1).

samedi 24 mai 2014

6ème dimanche de Pâques - année A

Lorsque Jésus nous parle de l’Esprit Saint, il l’appelle d’un nom précis. Il dit : « le Paraclet » (Jn 14, 15). Comme il n’est pas possible d’utiliser ce mot trop technique dans une traduction courante, on dit justement, dans le texte que nous venons d’entendre : le Défenseur. Cette traduction est très bonne. En effet, le para-kletos c’est, en grec, celui qui est appelé auprès de quelqu’un pour assurer sa défense lors d’un procès. En latin on dit, de même : ad-vocatus – ce qui a donné, en français : avocat. L’avocat, c’est celui qui se tient à côté de celui qui doit répondre de ses actes et qui est chargé de l’aider à éviter la condamnation.
Le mot utilisé par Jésus suppose donc qu’il y ait un procès. Mais, c’est là qu’il faut faire attention. Car dans ce procès, les rôles ne sont pas distribués comme on le pense habituellement. Nous avons souvent une vision caricaturale d’un Dieu juge (et le juge, pensons-nous, est nécessairement agressif, mal disposé, sévère et vengeur). Et ce n’est pas cela que saint Jean veut nous dire. Il y a donc lieu de mieux lire et de bien regarder qui fait quoi dans cette histoire judiciaire des rapports entre Dieu et l’humanité.
Dans un procès, il y a d’abord une partie chargée de l’accusation. Chez Jean, celui qui occupe cette fonction est clairement celui qu’il appelle par ailleurs le diable : « l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit » (Ap 12, 10). Le diable ne cesse d’accuser l’homme, de dénigrer tout ce que l’homme fait de bien, de souligner tout ce qu’il accomplit d’imparfait, de proclamer haut et fort tout ce qu’il fait de mal. Dans ce rôle, le diable n’a pas beaucoup de difficulté, il faut bien le reconnaître, car la fragilité et la méchanceté humaines sont pour lui une matière première inépuisable. Le diable aura toujours quelque chose à blâmer et s’il ne trouve rien (cf. Jb 1, 8-11), il s’occupe de trouver néanmoins quelque-chose : il nous pousse au mal, puisse il se retire avec dégoût en nous reprochant nos gestes. En général, il trouve dans notre faiblesse une alliée bien utile.
En face de l’accusation, se trouve donc l’avocat, qui est ici explicitement désigné : c’est le Saint Esprit. Le rôle de l’Esprit Saint est de réconforter celui qui a commis une faute, de le consoler, non pour lui dire : « ce n’est pas grave », non pour minimiser l’ampleur de la méchanceté humaine, mais pour dire : « la miséricorde de Dieu est plus grande que tout ce que vous pourriez faire ». C’est le Saint Esprit, en quelque sorte, qui inspirait à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de dire : « si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance ; je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent »[1]. Car le Saint Esprit est toujours là pour nous rassurer, pour nous inciter à croire au pardon de Dieu.
Et – voilà le point le plus délicat : à qui appartient de prononcer la sentence, l’acquittement ou la condamnation ? Dans le système imaginé par saint Jean, ce ne peut être Dieu, puisque le Saint Esprit (qui est Dieu) tient la place de l’avocat ; on ne saurait en effet imaginer que l’Esprit plaide contre le Père ou contre le Fils et que notre salut ou notre perte soit le résultat d’un marchandage, d’une dispute de la Trinité. Il apparaît alors que, chez saint Jean, celui qui peut acquitter ou condamner, c’est l’homme lui-même, c’est chacun de nous. Dieu sauve, Dieu veut sauver des hommes qui risquent de se condamner eux-mêmes. L’action judiciaire est donc la suivante : le diable accuse l’homme devant Dieu et devant l’homme lui-même ; le diable nous décourage, nous dévalorise, nous bafoue. Le Saint Esprit plaide notre cause, étant Dieu, devant nous-mêmes, pour nous inciter à faire confiance à la bonté de Dieu. Et l’homme, qui entend son accusation se sent accablé et voudrait se condamner lui-même ; mais l’homme entend aussi la plaidoirie de l’Esprit Saint et il reprend espoir. Un texte très mystérieux de saint Jean montre ce combat qui se joue dans le cœur même de l’homme, au plus profond de sa conscience : « Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur » (1Jn 3, 20)[2]. Voilà ce que nous dit l’Esprit Saint ; il nous dit : « tu vois le mal que tu as fait et cela te désespère, mais Dieu est plus grand que ton désespoir ; ne te condamne pas toi-même alors que Dieu veut te sauver ».
Jésus dit enfin que les hommes ne savent pas accueillir le Défenseur : « Le monde est incapable de le recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas » (Jn 14, 17). Le monde, les hommes, chacun de nous, nous savons mieux accuser que protéger, nous savons mieux nous condamner nous-mêmes que garder l’espérance. Nous sommes plus prompts à nous désespérer qu’à voir le salut de Dieu. Pour accueillir l’Esprit Saint, pour entendre la voix de celui qui plaide notre cause, il faut faire confiance au Christ. Pour nous, chrétiens, disciples, Jésus dit : « mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous, et qu’il est en vous » (Jn 14, 17). Ayant reçu l’Esprit Saint, malgré les accusations que nous entendons de toute part, malgré le découragement qui nous guette, nous savons voir que Dieu veut nous sauver ; mieux : qu’il nous sauve en effet ! Cela ne va pas de soi. Pour nous préparer à la Pentecôte, implorons avec plus de ferveur l’Esprit Saint, le Défenseur, l’Avocat que Dieu nous donne ; qu’il nous fasse connaître toute la bonté et miséricorde de Dieu.




[1] Thérèse de Lisieux, Derniers entretiens (11 juillet 1897).

On peut également relire la lettre de Paul VI pour le centenaire de la naissance de sainte Thérèse :

[2] Ceux qui étaient à Lyon lors de la venue de Jean-Paul II (1986) se souviennent peut-être de ces paroles pleines de bonté et d’espérance :
« Certains m’ont demandé de parler de la vie éternelle. Chers amis, désirez-vous vraiment voir Dieu ? Face à face dans l’autre monde, après l’avoir rencontré dans la foi en ce monde ? Désirez-vous participer dès maintenant à sa Vie divine, être sauvés de ce qui vous éloigne de lui, être pardonnés de vos péchés ? De telles grâces ne sont pas en votre pouvoir. Dieu seul peut vous les accorder. Et, à partir de là, il fera bien d’autres choses encore, par surcroît. Mieux que de changer les choses que vous lui demandiez, il vous changera vous-mêmes. A force de regarder Dieu, de lui donner votre foi, de le prier, de vous nourrir de lui, de “faire la vérité” avec lui, et en particulier de répondre au commandement de l’amour, vous ne serez plus les mêmes. En ce sens, oui, la foi est très efficace. Voilà les chemins pour vivre Dieu, comme vous dites. Dieu est plus grand que notre cœur ».