vendredi 24 janvier 2014

3ème dimanche du temps ordinaire - année A

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Is 9, 1 ; cf. Mt 4, 16). Quelles sont ces ténèbres qui couvrent le peuple en marche ? Il faut remarquer que ce n’est pas un homme qui marche dans la nuit ; c’est un peuple. Un homme qui marche seul dans le noir hésite, tombe, perd son chemin, tâtonne. Mais un peuple qui marche dans les ténèbres est comme une procession où chacun se guide à ce qu’il croit qu’on fait autour de lui. Si son voisin prend à droite, il suit ; et si ce voisin se trompe, il préfère se tromper avec lui pour ne pas rester seul. Et si tout le peuple se trompe, alors tous sont perdus. Jésus aura une phrase assez dure pour décrire cela : « ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » (Mt 15, 14). Je crois donc que ces ténèbres dans lesquelles marche le peuple ne sont pas seulement une nuit extérieure ; car ainsi, il suffirait d’arrêter de marcher, d’attendre le lever du jour pour se diriger en pleine lumière. Non ; si le peuple marche, c’est que ces ténèbres ne passent pas. Ce sont des ténèbres intérieures, une cécité intime, un aveuglement spirituel. Et voilà bien ce qui est tragique : un aveugle qui se guide sur les pas d’un autre aveugle ne voit pas que l’autre est aveugle ; il ne peut que deviner, ressentir son mouvement et s’y conformer. Mais il ne sait pas qu’il se fie à quelqu’un qui n’est pas fiable, il ne comprend pas qu’il va à sa perte – et pourtant il y va très certainement.
Imaginez bien cette scène terrifiante : un peuple d’aveugles en marche, et chacun, étant aveugle et se sachant aveugle, ignorant que son voisin – sur lequel il se guide – est aussi aveugle, lui faisant confiance uniquement parce qu’il le pense clairvoyant. Regardez cette foule à la démarche erratique, inconsciemment désespérée ; voyez ces déplacements aléatoires et périlleux, cette horrible confiance grégaire et illusoire, ce désarroi inconnu et pitoyable.

Quelle est maintenant cette lumière qui se lève sur le peuple ? Si les ténèbres étaient un aveuglement, la lumière est également une lumière intérieure, disons une guérison de la lucidité. Il ne s’agit pas d’un soleil qui se lève régulièrement après la nuit ; il s’agit de gens aveugles qui se mettent à voir (l’évangile est rempli de cela ; Mt 9, 27-31 ; 11, 5 ; 12, 22, etc.). Et quelle est cette guérison, sinon la prédication du Christ : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche » ? (Mt 4, 17) Voilà quelle est cette lumière nouvelle qui brille dans les yeux de ceux qui étaient aveuglés. Par quoi étaient-ils aveuglés ? Par leurs erreurs, par leurs injustices, par leurs idolâtries, par leurs étroitesses d’esprits, par leurs scrupules légalistes… voilà ce qui rend aveugle. Par quoi sont-ils guéris ? Par un appel, par une demande du Christ ; ils sont guéris par sa grâce, par son amour, par son pardon, par sa miséricorde. Voilà ce qui est capable de guérir tout un peuple qui avait choisi les ténèbres intérieures et qui ouvre les yeux pour s’émerveiller de la bonté de Dieu.
La suite du récit nous parle de la vocation d’André et de Pierre, de Jacques et de Jean (Mt 4, 18-22). Là aussi, c’est de lumière qu’il est question. En commençant de constituer son Eglise, en commençant d’appeler à lui des disciples qui deviendront ensuite ses Apôtres, ses envoyés, Jésus fait une œuvre de lumière. En effet, au début de la Genèse, Dieu a créé la lumière par vocation, l’appelant à être : « que la lumière soit » (Gn 1, 3) ; à la suite de cet appel primordial de la lumière dans l’existence, chaque appel de Dieu est une lumière pour celui qui l’entend : « Venez » (Mt 4, 19). Dès la première page de la Bible, lumière et vocation sont une seule et même réalité.

Le monde dans lequel nous vivons n’est pas très différent de celui de l’époque de Jésus. Les ténèbres d’aujourd’hui ne sont plus tout à fait les mêmes, mais il y en a autant qu’autrefois. Les ténèbres d’aujourd’hui seraient plutôt : l’égoïsme, la pauvreté, l’angoisse, la dépression, la solitude, les familles qui se déchirent, les mensonges politiques, le relativisme ambiant, et toutes ces détresses humaines auxquelles la société n’est évidemment pas capable de fournir de réponse juste. Pour aider ceux qui sont aveuglés par leur désarroi à ouvrir les yeux, le Christ a institué son Eglise à qui il a donné la mission de briller. Pourvu qu’elle n’ait pas peur, qu’elle n’ait pas honte, pourvu qu’elle ne se cache pas « sous le boisseau » (Mt 5, 16), l’Eglise est une lampe qui fait rayonner la lumière de la bonté de Dieu. Et chaque chrétien, vous avez, dans l’Eglise, la mission d’être des petites lumières. Certes, Pierre et André, Jacques et Jean ont été des grandes lumières qui ont fait briller la lumière du Christ sur toute la terre. Ce n’est pas cela qui nous est demandé ; ce serait au-dessus de nos forces. Mais là où nous sommes, dans nos familles, au milieu de nos amis, chacun de nous peut, doit, être une lumière.
En appelant, en choisissant des hommes et des femmes pour continuer sa mission, pour annoncer l’évangile, le Christ – qui est « la vraie lumière » (Jn 1, 9) – nous a confié ce travail d’être pour ceux qui nous entourent une lumière d’encouragement, de réconfort, de soutien, une lumière de joie et de paix, une lumière de pardon et de vérité. « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14) dit Jésus. Il y a tout un peuple d’aveugles à guérir. Accueillons cette mission avec empressement et gratitude.


vendredi 17 janvier 2014

2ème dimanche du Temps Ordinaire - année A

Nous commençons à lire aujourd’hui la première lettre de saint Paul aux Corinthiens (1Co 1, 1-3). On connaît mal saint Paul, et parfois, même, on se méfie un peu de lui. Curieusement, saint Paul n’a pas toujours une très bonne réputation parmi les chrétiens. On l’imagine autoritaire, grandiose, terrible. En fait, saint Paul était – si l’on peut dire – tout simplement un apôtre, c’est-à-dire quelqu’un qui a rencontré le Christ et qui a reçu de lui la mission d’annoncer l’évangile. Certes, à l’époque de saint Paul, annoncer l’évangile cela voulait dire fonder des Eglises. Paul a dû passer par Corinthe dans les années 51-52 ap. J.C. et là, il a annoncé pour la première fois le message de la résurrection de Jésus (Ac 18). Car être apôtre c’est avoir vu directement le Ressuscité et attester personnellement que le Christ est vivant (1Co 15). Cela est le privilège des seuls témoins de la première Eglise et cette époque apostolique est aujourd’hui révolue : il n’y a plus, aujourd’hui, d’apôtres au sens strict. Mais, ceci mis à part, nous avons beaucoup de points communs avec saint Paul : nous aussi nous avons rencontré le Christ, et nous aussi nous avons la mission d’annoncer l’évangile.
Saint Paul écrit donc aux chrétiens de Corinthe. Relevons quelques expressions importantes. En s’adressant à ces chrétiens, saint Paul définit admirablement l’Eglise : qu’est-ce que l’Eglise ? C’est « vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous les fidèles qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ » (1Co 1, 2). L’Eglise est avant tout une communauté sainte. Nous disons bien, dans le Credo : « je crois… à la sainte Eglise catholique ». La sainteté est la première des qualités de l’Eglise. L’Eglise est un « peuple saint » parce que nous, qui formons l’Eglise, avons « été sanctifiés dans le Christ ». Souvent, nous vivons comme des gens ordinaires, en oubliant que nous avons été sanctifiés par le baptême, que nous recevons le Saint Sacrement dans la communion, et que tous les actes de notre vie chrétienne sont là pour nous donner la sainteté, la sainteté même du Christ.
La sainteté de l’Eglise est une vérité de foi ; notre sainteté personnelle, dans l’Eglise sainte, est à la fois une grâce de Dieu et une responsabilité de notre part. Notre sainteté est une grâce de Dieu, parce que Dieu seul peut nous sanctifier. Notre sainteté ne vient pas de nous-mêmes, cela dépasse nos forces. Mais Dieu, dans sa bonté, ne renonce pas à faire de nous des saints, et il nous donne sans cesse sa grâce, en pardonnant nos fautes, en soutenant notre charité. Mais cette sainteté que Dieu nous donne ne doit pas rester stérile ; et c’est là notre grande responsabilité chrétienne. Nous recevons la grâce de Dieu ; qu’en faisons-nous ? Comment mettons-nous en œuvre tout ce que nous avons reçu depuis notre baptême ? Saint Paul dit bien que c’est « l’appel de Dieu » qui nous rend saints. Cet appel est une invitation, à laquelle il nous appartient de répondre. Pour employer un mot plus précis : la sainteté est une vocation. Dieu donne à chacun de nous une vocation à devenir des saints. Le Concile Vatican II a même déclaré, à juste titre, que la vocation universelle à la sainteté était une évidence[1], une vérité spirituelle fondatrice que personne ne peut jamais oublier. Une vocation c’est un appel devant lequel nous sommes libres de répondre. Voilà la grande question de toute notre vie : Dieu m’invite à être un saint – comment vais-je répondre à cet appel ? Vais-je décliner l’invitation ? Ou bien vais-je accepter d’entrer dans la joie à laquelle je suis convié ?
Et saint Paul ajoute encore autre chose, comme pour nous aider à mieux répondre. Cet appel à la sainteté ne fait pas de moi un être à part. Devenir un saint ne nous couperait pas du monde, bien au contraire. Trop souvent, on se dit que la sainteté est une affaire qui concerne les martyrs, isolés au sommet de leur héroïsme, et les moines, isolés au fond de leur cellule ; et cette sainteté là nous fait peur, nous n’en voulons pas. Mais la sainteté n’est pas là pour nous rendre solitaires, mais au contraire pour renforcer notre lien à l’Eglise. Nous ne sommes pas invités à la sainteté chacun tout seul ; mais bien ensemble, dans l’Eglise et par l’Eglise. Etre saint, c’est devenir pleinement un membre actif du « peuple saint ».
Et pour les encourager encore, saint Paul rappelle aux Corinthiens que l’Eglise de Corinthe n’est pas la seule ; il y a aussi « tous ceux qui, en tout lieu, évoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ » (1Co 1, 2). C’est comme pour nous dire, à nous aussi, peuple saint qui est en France, qui voyons bien que ne sommes pas très nombreux, que nous ne sommes pourtant pas seuls. Nous sommes reliés à toute l’Eglise universelle. Tant qu’on se croit seul devant la responsabilité de la sainteté, on a peur, on est intimidé ; parfois même on a honte d’être chrétien en voyant qu’il y a si peu de chrétiens autour de nous. Mais c’est une mauvaise vue que de se croire seul. Au contraire, nous sommes entourés de témoins du Christ de tous les lieux, de toutes les époques, et la sainteté des uns renforce, soutient et encourage la sainteté des autres.
C’est cela le mystère de l’Eglise : « vous qui avez été sanctifiés dans le Christ Jésus, vous les fidèles qui êtes, par appel de Dieu, le peuple saint, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ ». Avec courage et docilité, avec confiance et ferveur, accueillons « la grâce et la paix » (1Co 1, 3) et faisons ce que nous pouvons pour répondre avec joie à l’appel du Seigneur.




[1] « Il est donc bien évident pour tous que la vocation à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang » (Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium, 40). 

vendredi 10 janvier 2014

Baptême du Seigneur - année A


Cet événement du Baptême de Jésus (Mt 3, 13-17) est un peu difficile à comprendre. Pendant le temps de l’Avent, nous avons déjà entendu un premier récit qui présentait le ministère de Jean. Ce prophète vivait dans les parages du Jourdain, comme une sorte d’ermite austère ; et des foules de pécheurs venaient le voir, pour entendre de lui une prédication musclée, une fervente exhortation à renoncer à toute forme de mal, d’injustice, d’impureté. Puis, ayant le cœur brisé de repentir, ces pécheurs se soumettaient à un rite nouveau : chacun se laissait plonger dans le fleuve en signe de conversion. Tout cela forme un tableau très édifiant ; c’est une belle image de piété, mais on ne voit pas trop ce qui pourrait concerner Jésus : il n’a nul besoin de se convertir. Et Jean le reconnaît : « C’est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » (Mt 3, 14). C’est comme pour dire : « moi, Jean, j’ai reçu la mission de prêcher la conversion pour les pécheurs ; mais toi, Jésus, tu n’es pas un pécheur, et jamais je n’oserai te baptiser ».
Alors, pourquoi Jésus s’est-il soumis au rite du baptême de Jean ? Il y a là quelque chose d’incompréhensible ; et la réponse qu’il donne reste bien mystérieuse : « c’est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste » (Mt 3, 15). Qu’est-ce que cela veut dire ? En venant au baptême, c’est-à-dire en accomplissant la démarche d’un pécheur, le Christ, l’Innocent, le Saint a voulu dénoncer et surmonter ce scandale immense qui fait que, dans notre monde, les justes sont confondus avec les impies. Cette affaire paraissait terrifiante pour tous les hommes de l’Antiquité, et pas seulement pour le peuple juif. On possède un texte de Platon, d’une lucidité bouleversante, vertigineuse, sur cette question :

« il faudrait que l’homme injuste mène adroitement ses entreprises injustes, 
et qu’il le fasse en passant inaperçu. 
Celui qui se laisse découvrir, on jugera qu’il est médiocre. 
L’injustice ultime, c’est, en effet, de paraître juste 
tout en ne l’étant pas. 
Accordons donc à l’homme parfaitement injuste cette injustice absolue : 
que la réputation de justice la plus élevée lui soit reconnue 
alors qu’il commet les crimes les plus graves »[1].

Voilà le vrai scandale, le scandale absolu. C’est que les impies sont tellement habiles, et que le monde est tellement corrompu, que plus personne n’est capable de discerner la moralité ou l’immoralité de ses contemporains. Bien plus, les grands truands sont unanimement honorés, tandis que les humbles sont humiliés, rejetés et conspués de toute part.
Je crois que c’est précisément pour dénoncer cela que Jésus s’est laissé confondre avec les pécheurs au jour de son Baptême. En allant jusqu’au bout de cette logique perverse et insoutenable, Jésus a voulu en montrer et en démontrer l’absurdité. Voilà peut-être ce que veut dire : « accomplir toute justice » (Mt 3, 15). Lui, le seul juste, a accepté d’être confondu avec les pécheurs pour montrer a contrario combien il est facile aux mauvais de se déguiser en honnêtes gens. Et il voulait aussi annoncer sans doute que, à la fin de l’histoire, il serait à nouveau confondu avec des pécheurs, avec deux misérables bandits, deux meurtriers lamentables qui siégeront à sa droite et à sa gauche, chacun sur une croix : Jésus condamné parmi les condamnés – c’est-à-dire, aux yeux de tous, Jésus criminel parmi les criminels. Ainsi, Jésus veut nous alerter, il veut nous provoquer, nous mettre en garde contre cette confusion scandaleuse. Jean Baptiste est le seul qui ait vu le problème : pour lui, il n’est pas possible que Jésus se fasse baptiser. Jean est dans la vérité. Mais personne d’autre ne remarque cette anomalie. Chacun est dans le péché, aveuglé par ses propres injustices. Une telle cécité est consternante.
Pour nous qui sommes là, deux mille ans après, l’acte prophétique de Jésus doit donc nous ébranler. Nous sommes invités à ne plus confondre l’injustice et la sainteté (Mal 3, 18). C’est la malhonnêteté des hommes qui accuse les saints alors qu’ils sont irréprochables. Tenir en haute estime des brigands et mépriser des saints, voilà le péché du monde, un péché qu’il nous est interdit, à nous chrétiens, de commettre. En voyant Jésus se mettre au rang des pécheurs et aller au Baptême, en voyant Jésus partager le sort des criminels et mourir sur la Croix, nous ne pouvons plus faire cette erreur grossière. Que la lumière de la grâce ouvre nos yeux et notre intelligence ; que Dieu nous préserve de tout confondre.




[1] Platon, République, 361a. 

samedi 4 janvier 2014

Epiphanie

Il ne fait pas de doute pour un catholique que le Christ est « la Vérité » (Jn 14, 6). Il ne saurait être question de relativiser et de dire que tout se vaut, que chacun doit chercher sa vérité. Non ; nous qui avons la grâce d’être chrétiens, nous savons que le Christ est la Vérité – il l’a dit lui-même – et que l’Eglise – qui n’est rien d’autre que la présence du Christ sur notre terre, à notre époque – a reçu cette mission de Dieu de faire rayonner le Vrai dans le monde[1].
Cependant, au niveau personnel, le Christ-Vérité nous échappe le plus souvent. La Vérité ne se laisse pas emprisonner dans un cerveau humain, si intelligent soit-il ; la Vérité n’est pas une idée claire ou un système, ou une idéologie quelle qu’elle soit. Ainsi, jamais un homme ne possède la Vérité, jamais un homme ne peut comprendre le Christ. Tout ce que nous pouvons faire, vous comme moi, c’est de le chercher. C’est un peu comme un jeu de piste ou une enquête policière. Et, voilà l’essentiel : un homme qui cherche le Christ ne peut trouver le Christ que s’il rencontre d’autres hommes qui, comme lui, cherchent le Christ.
Ceci est très exactement la logique de la fête de l’Epiphanie. Nous avons dans notre évangile deux groupes d’hommes qui possèdent chacun une partie de la vérité, un indice. L’enjeu du texte est de montrer comment ces deux indices vont pouvoir se rencontrer. D’un côté, nous avons les Mages qui se demandent : « Où est le Roi des Juifs qui vient de naître ? » (Mt 2, 2). Cette question montre ce qu’ils savent : que le Roi des Juifs vient de naître ; mais elle laisse voir également ce qu’ils ignorent : où il doit naître. De l’autre côté, nous avons le peuple juif, qui lui possède la Parole de Dieu. Le Juifs savent d’une manière fiable que le Roi des Juifs doit être issu de David, et donc qu’il doit naître à Bethléem (Mt 2, 5-6 ; cf. Mi 5). Cela, ils le savent depuis longtemps, depuis toujours presque ; mais, les Ecritures ne disent pas quand le Messie doit venir. Ainsi, nous avons d’un côté les Mages qui savent quand, mais ignorent où naît le Roi des Juifs ; de l’autre, nous voyons les Juifs qui savent très bien où, mais qui n’ont aucun indice sur l’époque de la venue du Messie.
Avec leur demi-vérité, aucun des deux groupes ne peut accéder concrètement au Christ. Chacun se trouve démuni. Chacun se trouve riche d’une moitié et pauvre d’une moitié. Et la situation reste bloquée, jusqu’à ce que les mages osent enfin poser la bonne question : celle qui révèle et qui demande, celle qui permet un dialogue d’où peut sortir la mise en commun de deux sagesses, et qui permet ainsi de s’approcher de la Vérité. Mais vous voyez bien que pour découvrir où se trouve le Roi, les Mages doivent révéler qu’ils savent quand il vient. Quand on parle de la Vérité, il faut accepter de se découvrir, de se dévoiler un peu. Ils ne peuvent pas cacher les indices qu’ils ont, sans quoi ils ne pourront pas recevoir ceux qui leur manquent. Ils doivent dire : « Il vient de naître » pour entendre en réponse : « Il est de Bethléem ». Ils ont pris un risque, et même un grand risque, si on regarde la suite de l’histoire (Mt 2, 16). Mais il fallait prendre ce risque qui seul pouvait permettre de rassembler les deux indices et qui offrait dès lors à chaque partie de savoir ensemble où et quand le Messie viendrait.
On ne trouve donc le Christ que dans un risque, un dialogue, un partage. Il faut bien sûr chercher autant qu’on le peut les indices de la présence du Christ ; mais on ne peut pas les chercher de manière égoïste, comme si on pouvait par soi-même, sans rien dire, sans rien révéler, reconstituer l’ensemble de la Vérité. Pour accéder au Christ, il faut accepter de donner quelques uns de ses indices ; il faut partager les fragments de vérité que nous avons pour que, du partage lui-même, surgisse quelque chose d’inattendu, qui nous engage à aller plus loin.
Trop souvent, l’homme cherche sa vérité de manière individualiste, celle qui lui convient, sans se confronter aux autres ; et nous voyons bien qu’il finit par adorer cette petite vérité confortable qu’il s’est construite. Qu’il s’agisse d’une domination, d’un confort, d’une fortune, ou d’une bonne santé, nous voyons bien des hommes qui, ne pouvant par eux-mêmes se donner rien de plus haut, finissent par faire de leur petit sommet l’objet de leur adoration. Cela est très exactement ce que la Bible appelle de l’idolâtrie : adorer l’œuvre de nos mains, croire en sa vérité. La logique chrétienne n’est pas celle-là : il faut adorer celui qu’un autre nous indique ; il faut se prosterner devant celui qui nous est donné ; il faut croire en la Vérité qu’un autre nous révèle. Cela suppose beaucoup d’humilité, mais c’est précisément cette profonde humilité qui est le critère le plus authentique de la vérité.



[1] Le Concile Vatican II a rappelé solennellement l’infaillibilité de l’Eglise lorsqu’elle entend définir une doctrine concernant la foi ou les mœurs. Ceci est exprimé sans hésitation dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium, n° 25. Il n’y a donc pas lieu d’amoindrir ce charisme ecclésial ou de distendre le lien de l’Eglise à la Vérité. 

samedi 28 décembre 2013

Sainte famille - année A

Dès après la naissance de Jésus, commence le premier acte de la persécution (Mt 2, 13). A une époque où la situation politique était très incertaine et tendue, sauvegarder une dynastie au prix du meurtre d’un enfant paraissait peu de choses : l’Antiquité, d’ailleurs, est pleine de ces histoires de rois qui ont tué des enfants, parfois leur propre fils, pour préserver leur royauté. Le cas de Laïos exposant Œdipe est devenu le mythe d’un fait divers assez courant. Aussi, lorsque Hérode se sent mis en péril par ce petit Jésus, né à Bethléem, il est naturel pour lui de chercher à le faire périr ; ce que la raison d’Etat exige, la morale de l’époque l’excuse. Et Hérode, voulant être bien certain de tuer celui qui pouvait le gêner, n’aura aucun scrupule à faire massacrer de nombreux enfants – un de plus, qu’importe, pourvu que celui qui doit mourir n’en réchappe pas.
Le récit de l’exposition d’Œdipe par Laïos est pourtant un échec ; ce que craignait le père, le fils l’accomplira tragiquement. Pareillement, le passage d’évangile de ce jour nous rapporte, d’une tout autre manière, comment la protection de Dieu a tenu en échec le plan d’Hérode pour sauvegarder la vie de l’enfant Jésus. Il convient de faire à ce sujet quelques remarques. Dieu n’est pas toujours là pour protéger le juste persécuté. Cette fois-ci, l’enfant Jésus incapable de se défendre par lui-même, est protégé par Dieu son Père. Mais, à la fin de l’évangile, Jésus n’est plus défendu ; il va à la mort et saint Paul a raison de dire que « Dieu n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 32), bien qu’il l’ait préservé du premier massacre. On remarquera d’ailleurs, que Jésus lui-même ne sollicite pas de protection. Dans le jardin des Oliviers, les apôtres auraient voulu que Dieu lui sauve la vie. Mais Jésus leur imposera le silence en affirmant, solennellement, qu’il est venu pour affronter la mort. Devant la colère bouillonnante de saint Pierre, il le rabroue en disant : « Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? » (Mt 26, 53). C’est pour dire : « si j’avais envie d’être protégé, je pourrais bien, par moi-même, demander à Dieu de me sauver miraculeusement de mes ennemis ; mais je suis venu pour offrir ma vie. Maintenant que l’évangile a été annoncé, j’ai accompli ma mission ; il me reste à lui donner son achèvement plénier en triomphant de la mort ». Et la suite de l’Histoire de l’Eglise est pleine de ces récits de persécution ; des femmes et des hommes, remplis de courage, sont allés vers la mort sans demander à Dieu d’être délivrés de leurs bourreaux. Combien de pages douloureuses ont été écrites avec le sang des martyrs ? Parfois, Dieu sauve le Juste de la mort en le préservant de ses persécuteurs – comme l’enfant Jésus aujourd’hui – parfois Dieu sauve le Juste de la mort en le faisant entrer, au-delà de la mort, dans la résurrection et la vie éternelle – comme Jésus mourant au Calvaire (He 5, 7). En toutes choses, Dieu fait ce qui est bon, selon sa grande sagesse.
Le plan de secours élaboré par Dieu et mis en œuvre par saint Joseph consiste à aller en Egypte. Ce détail est plein de sens. Dans l’ancien Testament, c’est également un certain Joseph, fils de Jacob, qui va en Egypte, vendu comme esclave par ses frères jaloux (Gn 37). Et ce Joseph, fils de Jacob, devenu ministre de Pharaon, sauve ensuite ses frères de la famine, ayant changé le mal qu’on lui a fait en bien que Dieu crée en faveur de ses propres persécuteurs (Gn 50, 20). Et puis, après la mort de Joseph, l’Histoire du peuple d’Israël se poursuit, et Moïse prend la tête du peuple alors opprimé par un Pharaon qui n’avait pas connu Joseph (Ex 1, 8), pour le ramener en Terre promise. C’est à cet épisode de l’Exode, du retour d’Egypte, que se réfère le verset du prophète Osée : « D’Egypte, j’ai appelé mon fils » (Os 11, 1 ; Mt 2, 15). Chez le prophète, ce fils de Dieu appelé hors d’Egypte, est le peuple d’Israël qui rentre en Terre sainte sous la conduite de Moïse. Dans l’évangile, ce Fils de Dieu est Jésus, ramené en sécurité vers Nazareth. Pour un connaisseur de l’ancien Testament tous ces voyages ont donc un profond sens symbolique. De même Joseph, fils de Jacob, est allé en Egypte pour sauver le peuple de la famine, de même Joseph, époux de Marie, est allé en Egypte pour sauver l’enfant Jésus du massacre. De même Dieu a appelé hors d’Egypte le peuple pour le restaurer sur la Terre promise, de même Dieu a appelé Jésus hors d’Egypte pour proclamer et réaliser la fin de cet exil, non pas loin de la terre, mais – séparation ô combien plus dure – loin de Dieu. La grande Histoire du salut de l’ancien Testament est comme incarnée, vécue à nouveau dans la personne de Jésus. Le sens de ce rapprochement est bien clair : le Dieu qui a sauvé Israël par Joseph et Moïse est le même Dieu qui vient maintenant sauver toute l’humanité par Jésus. C’est, autrefois et maintenant, le même Dieu, le même sauveur.
Ces textes des évangiles de l’enfance sont construits comme une poésie pleine de symboles et d’allusions. Par une lecture attentive, nous pouvons découvrir de multiples consonances, des références, des citations qui nous aident à comprendre comment la bonté de Dieu, à l’œuvre à travers Moïse, est à l’œuvre dans le ministère de Jésus, et se poursuit aujourd’hui dans son Eglise. Dans un monde de violence, dans un monde qui tue les enfants (Ex 1, 16 ; Mt 2, 16) – et notre monde aussi tue des enfants – la bonté de Dieu ne renonce pas à changer en salut le mal que nous commettons. Que le Seigneur accorde aux chrétiens de ne jamais mépriser sa grâce ; qu’il leur donne, comme au Joseph de l’ancien Testament, assez d’habileté pour convertir l’injustice en occasion de vraie charité ; qu’il leur donne, comme au Joseph du nouveau Testament, assez de docilité pour faire de la persécution un lieu du salut.


samedi 21 décembre 2013

4ème dimanche de l'Avent - année A

« Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils » (Is 7, 14)[1] : cette phrase d’Isaïe, reprise par l’évangile (Mt 1, 23), est l’une des plus énigmatiques de toute la Bible et l’une des plus commentées. Malgré le nombre des commentaires, il est assez difficile de se faire une idée de son sens exact ; trop d’explications obscurcissent la clarté, et pourtant, ce texte n’est pas si compliqué.
Pour mieux comprendre, reconstituons la scène : Isaïe s’adresse au roi Achaz, qui est sans enfant. Pour un roi, cette situation est particulièrement préoccupante. Ne pas avoir d’enfant est une grande souffrance pour tout couple, mais chez un roi, cela remet en cause l’équilibre de toute une nation : si le roi reste sans enfant, qui va lui succéder ? On imagine toutes les querelles dynastiques, les complots et les coups tordus qu’une telle incertitude peut causer. Achaz est par ailleurs un mauvais roi qui se laisse tenter par l’idolâtrie, qui rend des cultes illicites et monstrueux à des divinités étrangères (2R 16). Isaïe va donc trouver Achaz, et il est doublement en colère, à cause de l’impiété d’Achaz et à cause du risque politique ; le rôle des prophètes a toujours été d’être en colère contre les rois et de leur reprocher leur mauvaise conduite. Isaïe invite donc Achaz à demander un signe au Seigneur – c’est-à-dire : il l’invite à faire confiance au Seigneur plutôt qu’aux faux dieux – et Achaz, qui préfère consulter Baal ou Astarté dit, avec une modestie hypocrite qu’il ne veut pas tenter le Seigneur. Alors Isaïe laisse exploser sa colère et dit : « voici que la vierge est enceinte ». Comprenez bien : celle dont Isaïe affirme qu’elle est vierge, c’est la reine, c’est celle dont le roi devrait recevoir un fils, celle qui devrait donner un prince au peuple. Mais si elle est « vierge », cela signifie donc que le roi est incapable d’accomplir son devoir envers son épouse. Ce n’est pas que la reine est stérile, c’est qu’elle est vierge ; et c’est donc le roi qui est en défaut. Et voilà pourquoi le Royaume est dans l’angoisse. Vous comprenez la violence d’une telle injure envers Achaz. Et Isaïe poursuit : bien qu’Achaz soit un mécréant, et qu’il ait délaissé la reine, le Seigneur qui prend soin de son peuple veut, et il va susciter un roi légitime.
Franchissons quelques siècles et arrivons à Nazareth. Marie est une jeune fille promise à Joseph. D’une manière mystérieuse, qui échappe à toute logique humaine, elle accepte l’irruption de Dieu et conçoit avant d’avoir été accueillie sous le toit de Joseph (Mt 1, 18). A cause de la piété avec laquelle on lit ce texte d’évangile, on ne mesure sans doute pas combien cette situation est humiliante pour Marie. Etre enceinte en étant encore seulement fiancée est la honte suprême en Israël ; c’est aussi le risque d’être accusée publiquement, répudiée, voire condamnée à mort (Dt 22, 23-24). Et Marie, légitimement inquiète, mais certaine de sa conscience et de l’appel de Dieu, a choisi l’humiliation de la foi (cf. Lc 1, 48). Elle aurait pu dire non, refuser ce projet de Dieu inimaginable, et aurait sauvegardé les apparences d’une honorabilité mondaine. Elle n’a pas voulu s’opposer à la volonté de Dieu, même si cette volonté incompréhensible lui paraissait déraisonnable. Et sa foi absolue l’a conduite à accepter le déshonneur de porter un enfant alors qu’elle n’était pas encore l’épouse de Joseph. On comprend alors l’hésitation de Joseph, qui ne doute pas de la loyauté de Marie, mais qui butte évidemment sur l’inattendu d’une telle situation : il ne peut supposer que Marie ait fauté, mais il ne peut alors nullement comprendre comment elle est déjà mère. C’est ainsi que, pour lui, qui est descendant d’Achaz, l’oracle d’Isaïe prend un sens nouveau ; il se souvient que « la vierge concevra et enfantera un fils » et, muni de cet oracle, réconforté par la parole de l’antique prophète, il accueille la jeune mère chez lui. La plus terrible colère d’Isaïe contre un roi maudit se transforme en l’annonce la plus étonnante et la plus merveilleuse de l’avènement du Messie.
Dieu est bien déroutant et la foi est surprenante, mais c’est dans cet inattendu qui dépasse ce qu’on peut imaginer que le Fils de Dieu est venu jusqu’à nous. Que cela nous enseigne à ne pas craindre ce que nous ne comprenons pas ; si nous croyons vraiment, quand bien même notre foi serait source d’humiliations, rien ne devrait nous ébranler.




[1] Le mot hébreu almah pose un sérieux problème de traduction. Il peut en effet désigner une « jeune fille » sans impliquer nécessairement la virginité. Toutefois, il convient de reconnaître qu’il la suggère fortement (une « jeune fille » comme il faut se devant, en Israël, d’être vierge pour prétendre devenir épouse). C’est pourquoi le traducteur grec disposait de sérieuses raisons pour traduire almah par parthenos et indiquer ainsi plus clairement la virginité de la femme d’Achaz. La nouvelle Bible – Traduction officielle liturgique donne d’ailleurs la version suivante : « voici que la vierge est enceinte », avec une note explicative convaincante. 

samedi 14 décembre 2013

3ème dimanche de l'Avent - année A

Jean Baptiste pose une question un peu étrange, qui doit être bien comprise : « es-tu celui qui doit venir ou devons en attendre un autre ? » (Mt 11, 3). Certains pensent que cette question trahirait un doute de la part du Baptiste : le pauvre homme aurait annoncé le royaume de Dieu, reconnu le Christ et, dans sa prison, à la veille de mourir, il serait pris d’une sorte d’hésitation, se demandant s’il ne se serait pas trompé depuis le début. Une telle lecture est absurde, et ne mérite pas de retenir notre attention. Un tel doute ne correspond ni au caractère de Jean Baptiste, ni à la vérité de l’évangile. Il nous faut mieux lire.
D’une manière plus profonde, on doit tenir compte du contexte très particulier de cette demande de Jean Baptiste : il est en prison. Jean saint très bien qu’il ne sortira pas vivant de cet emprisonnement. Il a pris trop de risques, sa prédication était trop forte, et ses adversaires sont trop nombreux. Le roi Hérode lui-même vouait une certaine admiration craintive à l’enseignement du Baptiste (Mc 6, 20), mais ce roi craint plus encore les Romains, il craint les notables, il craint la foule. Il se méfie de tout ce qui pourrait causer de l’agitation ; et Jean est un fauteur de troubles dans le peuple. Jean sait quel serait le salaire de son audace de prophète ; il a bien compris qu’il sera exécuté ; il sait qu’il va mourir.
Et Jean, qui a pleinement reconnu le Christ, qui sait que Jésus est le Fils de Dieu, se pose une seule vraie question pour laquelle il hésite encore : il se demande si la mission qui lui a été confiée d’annoncer la venue du Messie est une mission seulement terrestre, qui concerne notre monde, ou bien si Jésus sera tué lui aussi, et s’il convient que lui, Jean, aille également préparer sa venue dans le monde des morts. Avant de partir, Jean demande à Jésus : « ma naissance a annoncé ta naissance ; ma prédication a préparé ta prédication ; est-ce que ma mort, qui est maintenant certaine, annonce aussi ta mort ? » Autrement dit, Jean fait l’expérience de la violence, de la persécution ; son message a été contesté, comme le message de tous les prophètes avant lui. Il se demande maintenant si le Christ lui-même sera victime de cette même persécution, ou bien si, par une plus grande persuasion, ou par une manifestation de sa toute-puissance, il échappera à la mort violente. Jean, vous le voyez, n’est pas inquiet pour lui-même ; il va mourir, et il est serein devant la mort. La question qu’il se pose concerne le Christ : Jésus va-t-il rejoindre Jean dans la mort ?
La réponse à cette question n’est que trop évidente : Jésus va être confronté à la persécution et à la violence, il va mourir à cause de la méchanceté des hommes. Mais, pourtant, ce n’est pas cela que Jésus répond. Il ne dit pas : « je vais mourir moi aussi injustement, et tu peux préparer mon arrivée dans le monde des morts ». Il dit : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent » (Mt 11, 5). En clair, il dit : « Ce n’est pas tant ma mort que tu dois aller annoncer dans le monde des morts ; c’est ma résurrection que tu dois prophétiser là-bas. Car c’est peu de chose que je meure dans la violence et l’injustice, comme toi tu meurs dans la violence et l’injustice. Ce qui est le plus important c’est que, dans la mort, va alors advenir un surgissement de vie. Tous ceux qui sont dans la mort sont plongés dans les ténèbres, ils sont aveugles, muets et sourds. Et moi aussi je vais mourir, non pas pour faire un mort de plus, mais pour être, parmi les morts le premier ressuscité, pour être celui qui vais montrer à tous ces aveugles une lumière nouvelle ».

Quelle est donc la grandeur spirituelle de ce dialogue entre Jean et Jésus ! Il n’y a pas de doute, de crainte. Il y a deux hommes face à la mort ; il y a Jean qui sait qu’il va mourir et qui comprend que sa mission d’annoncer le Christ n’est peut-être pas terminée ; et puis il y a Jésus qui sait qu’il va mourir et qui comprend que sa mission est de ressusciter. Ainsi, Jean est celui qui a annoncé aux hommes de ce monde la venue du Seigneur ; il est celui qui a prophétisé au monde des morts la résurrection définitive et le bonheur de la vie éternelle. Jésus est celui qui a guéri les aveugles, qui a fait jaillir la lumière dans le monde des ténèbres ; il est celui qui a fait surgir la vie dans un monde de désespoir et de mort, qui a introduit les défunts dans la vision de Dieu. Il nous faut sans cesse prendre conscience de cette vitalité inouïe du message chrétien. L’évangile et un évangile de la vie, et c’est de cette vie nouvelle et éternelle que nous pouvons témoigner, jusque chez les morts !