vendredi 8 juillet 2016

15e dimanche du temps ordinaire - année C


Ce texte tiré du Deutéronome (30, 10-14), entendu en première lecture, est d'une très haute portée spirituelle. Il y est question de la "loi". Vous savez que le titre même de ce livre, Deutéronome, veut dire: "seconde loi", c'est-à-dire: relecture de la Loi. Tous les peuples sont fondés par une loi commune, et le peuple d'Israël n'échappait pas à la règle. C'est par référence à un corpus législatif, placé sous l'autorité de Moïse, que les Hébreux pouvaient vivre en société. Cette Loi de Moïse était un ensemble de prescriptions liturgiques, fiscales et sociales, de commandements éthiques et politiques, qui garantissaient une certaine justice dans les relations entre les hommes. Dans cette Loi, qui comprenait de très nombreux articles, se trouvait également un résumé très succinct et très exigeant en dix paroles (Ex 20; Dt 5), le Décalogue (Ex 34, 28). 

La question que pose le fragment que nous avons entendu peut se formuler ainsi: où se trouve la Loi? où est-elle inscrite? Il est clair que la Loi se trouve d'abord écrite dans un texte, dans un code. Evidemment, à l'époque de l'ancien Testament les livres n'avaient la forme qu'ils ont maintenant, avec des pages; c'étaient plutôt des rouleaux de parchemin. Mais, à cette différence près, les juristes d'Israël possédaient une version écrite des lois selon lesquelles ils jugeaient leurs frères, de même que les magistrats d'aujourd'hui se réfèrent aux codes qu'ils utilisent. Les Lois essentielles étaient aussi fréquemment gravées sur des plaques de pierre ou de bronze affichées à l'entrée des sanctuaires, de façon à être connues de tous. On faisait cela en Israël, on le faisait également à Rome (1). Aussi, dans toute l'Antiquité civilisée, le droit existait sous forme écrite; la Loi se trouvait dans le texte de loi

Est-ce suffisant? Si la loi reste écrite dans le texte (c'est-à-dire: si elle reste extérieure à l'homme) comment sera-t-elle mise en pratique? Une loi, on le sait, n'est efficace que si les citoyens se conforment à l'esprit du législateur, agissent selon ce qu'il a prévu. Sinon, on peut écrire tous les beaux textes qu'on veut sur tous les supports qu'on souhaite, une telle loi reste une utopie tant que personne ne s'efforce de l'appliquer, tant que personne ne l'intériorise. Aussi, dans ce Deutéronome, dans cette relecture de la Loi de Moïse, l'auteur biblique précise que la loi n'est pas seulement un texte normatif extérieur; en tant qu'elle est la loi de Dieu, elle est aussi une intuition spirituelle intérieure à l'homme

"Elle est tout près de toi, cette Parole; elle est dans ta bouche et dans ton coeur, afin que tu la mettes en pratique" (Dt 30, 14). 

On sait bien qu'une loi imposée par une autorité extérieure peut être violente, qu'elle peut s'exercer par contrainte, qu'elle peut éventuellement heurter la conscience des hommes. Une telle loi ne respecte pas l'humanité à laquelle elle s'adresse; elle la soumet plus qu'elle ne la libère. Il y a des lois mauvaises qui oppriment alors que la finalité de l'action politique ne devrait jamais être qu'une saine éducation à la liberté. Qu'en est-il donc de la loi de Dieu? Dieu est tout-puissant, dit-on; il pourrait donc exercer toute son autorité pour réduire les hommes à agir selon ses désirs; il pourrait utiliser sa force pour faire des hommes se sujets, ses esclaves. Il pourrait leur faire sentir sa tyrannie... mais cela ne serait pas digne de sa bonté. 

Lorsqu'il donne une loi, Dieu se montre beaucoup plus sage et bienveillant. Comme Créateur, Dieu nous a donné une nature, une intelligence et une volonté, pour que nous puissions connaître le bonheur. Et la loi qu'il nous donne n'est donc jamais une contrainte extérieure, un exercice de soumission; elle est une aide, un soutien adressé à notre intelligence et à notre volonté pour que, par des actions qui soient vraiment conformes à notre bien, par des choix qui nous construisent, nous parvenions à cette joie pour laquelle il nous a créés. 

De cela, le prophète Jérémie a eu une très vive conscience. Il a montré comment Dieu, dont on disait qu'il avait écrit lui-même les tables des dix commandements (Ex 31, 18), écrivait aussi la Loi dans le coeur des hommes: "Voici l'Alliance que je conclurai avec la maison d'Israël en ces jours-là, oracle du SEIGNEUR: je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur coeur" (Jr 31, 33). Voilà quelle est cette Alliance bienveillante de Dieu avec les hommes; ce n'est pas un traité de soumission, ce n'est pas une domination qui s'exercerait par contrainte. C'est un dialogue intime, c'est une parole écrite dans la conscience, qui respecte la conscience; c'est une loi du coeur qui rend le coeur de l'homme paisible et serein. Il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui soit violence ou dictature. Il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui ne soit humain, profondément humain, pour aider l'homme à grandir; il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui opprime ou asservisse. La loi de Dieu est tout entière une "loi de liberté" (Jc 1, 25; 2, 12) en vue du bonheur de l'homme. 

Pour conclure, relevons que saint Paul a cité et commenté ce texte du Deutéronome. La problématique de Paul, c'est d'affirmer que la Loi de Moïse, tout en étant bonne par elle-même, était appelée à être dépassée. Paul montre comment la Loi elle-même annonçait qu'il faudrait passer de la Loi à la foi. Il explique cela en détail dans l'épître aux Romains - ce n'est pas le lieu de développer toute cette théologie. Dans son argumentation, il cite donc: "Elle est proche de toi, cette parole, dans ta bouche et dans ton coeur" (Dt 30, 14; Rm 10, 8); et il précise quelle est cette parole: "il s'agit de la parole de la foi que nous prêchons" (Rm 10, 8). Pour nous, chrétiens, la foi est devenue notre loi intérieure. A la Loi de Moïse qui obligeait en conscience selon la multitude pédagogique de ses commandements tâtillons, a succédé la foi en la résurrection de Jésus. Et cette foi est inscrite dans nos coeurs, parce qu'il est bon que nos coeurs soient croyants; cette foi se trouve dans notre conscience, parce que c'est par la foi en la résurrection que notre conscience peut être libre et sereine au milieu des épreuves de ce temps. Telle est la délicatesse de Dieu qui nous a créés pour que nous croyions en lui, et qui inspire lui-même à notre intimité de lui faire confiance. En cela, il ne peut ni se tromper, ni nous tromper; le bonheur qu'il nous propose ainsi ne saurait nous décevoir. 


(1) C'est ce qu'on appelle la Loi des douze tables. 
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Loi_des_Douze_Tables  

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