vendredi 5 décembre 2014

2ème dimanche de l'Avent - année B



Le livre d’Isaïe proclame un message bien singulier de la part du Seigneur : « Consolez, consolez mon peuple » (Is 40, 1). A l’époque du prophète, comme aujourd’hui, le monde était à feu et à sang et, dans ces conditions, c’est plutôt la violence que nous avons l’habitude de voir ; ce sont les crimes qui attirent aujourd’hui les médias du monde entier, afin que le monde entier voie en direct la mort, le deuil et le carnage. Pourtant, si nos yeux sont habitués à la violence, il nous faut apprendre à voir que, pour nous, chrétiens, il n’y a pas que la violence. Saint Augustin proposait de résumer ainsi l’histoire du christianisme : « l’Eglise poursuit son pèlerinage entre les persécutions du monde et les consolations de Dieu »[1]. C’est-à-dire que tout homme, chrétien ou non, est confronté à la dureté du monde, aux injustices, aux malheurs, aux guerres ; mais le chrétien, lui, possède un second regard, qui lui montre non plus ce qui vient du monde, mais ce qui vient de Dieu. Et il découvre alors qu’une consolation est possible ; bien plus : qu’une consolation est à l’œuvre. L’Eglise est le lieu où la consolation de Dieu vient rejoindre les hommes, quand bien même ceux-ci seraient affligés par la violence du monde.
Il faut remarquer encore une autre chose singulière. Dieu ne dit pas simplement : « je console mon peuple », comme si la consolation tombait du ciel. Dieu dit à son peuple, à des hommes de son peuple : « consolez ». C’est un ordre, un commandement. Car, si l’Eglise est le lieu de la consolation, c’est, bien sûr, parce que nous recevons de Dieu la grâce de la consolation. Mais toute grâce a son commandement, de même que tout commandement possède sa grâce. Ainsi, au moment même où Dieu nous console, il nous dit encore : « consolez ». Parce que Dieu qui nous donne tout, ne veut pas nous donner sans notre concours. Aussi, nous sommes, dans l’Eglise, responsables de la consolation que nous nous apportons mutuellement. Saint Paul fait écho à ce texte d’Isaïe, lorsqu’il formule cette louange :

Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ,
le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation,
qui nous console dans toute notre tribulation,
afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu,
nous puissions consoler les autres
en quelque tribulation que ce soit (2Co 1, 3-4).

Dieu console les uns, pour qu’ils consolent les autres. Si chacun prend à cœur de consoler ceux qui sont l’affliction, alors la consolation qui vient de Dieu porte tous ses fruits dans une charité qui va vers les autres ; la consolation devient contagieuse. Ainsi, à chacun d’entre nous, Dieu demande d’aller consoler son frère, ses proches, les gens de sa famille. Et en consolant les autres, on se console déjà soi-même. Les épreuves sont si fréquentes : le chômage, la maladie, la dépression… tout cela vient du monde, et nous fait du mal. Si nous ne faisons rien pour aider ceux qui souffrent de cela, alors la consolation reste une idée pieuse, un peu utopique, généreuse, mais vide. Au contraire, si nous choisissons de consoler quelqu’un qui a perdu son travail, quelqu’un qui est inquiet pour l’avenir, quelqu’un qui est déprimé, alors c’est Dieu qui, par nous, console son peuple. Nous serons ainsi les ministres de la consolation de Dieu – quelle exigence, mais quelle grâce aussi.
Evidemment, toutes les misères du monde nous dépassent, et il ne nous est pas demandé de sauver la terre entière. Cela le Christ l’a fait, une fois pour toutes. Il nous faut simplement faire ce qui est à notre mesure, selon nos forces, mais aussi de toutes nos forces. Et nous découvrirons alors que c’est en consolant que nous sommes consolés ; c’est en ayant le souci désintéressé du bonheur des autres que nous trouvons pour nous-mêmes la vraie joie.
François d’Assise, dont toute la vie fut de suivre le Christ dans la pauvreté de son Incarnation, celui à qui nous devons la dévotion à la crèche, a résumé ce message de consolation dans une prière célèbre qu’on ne récite jamais en vain. Faisons nôtre ce texte de lumière et de paix :

« Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,
Là où est la haine, que je mette l’amour.
Là où est l’offense, que je mette le pardon.
Là où est la discorde, que je mette l’union.
Là où est l’erreur, que je mette la vérité.
Là où est le doute, que je mette la foi.
Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.
Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.
Là où est la tristesse, que je mette la joie.

O Seigneur, que je ne cherche pas tant à
être consolé qu’à consoler,
à être compris qu’à comprendre,
à être aimé qu’à aimer.

Car c’est en se donnant qu’on reçoit,
c’est en s’oubliant qu’on se retrouve,
c’est en pardonnant qu’on est pardonné,
c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie »[2].




[1] Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 51 ; cité par le Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium, n° 8.

vendredi 28 novembre 2014

1er dimanche de l'Avent - année B



Le prophète Isaïe (63, 16 – 64, 7) était un poète. Il sait décrire l’état de l’humanité avec des images et des mots extrêmement suggestifs. De quoi parle-t-il ? De vêtements salis, de feuilles mortes emportées par le vent, qui sont le symbole de nos cœurs insensibles à la bonté de Dieu et de notre obstination quotidienne dans nos petits péchés confortables. C’est que, lorsque nous faisons un petit effort pour nous connaître un peu lucidement, nous voyons en général le bon côté des choses, les avantages de nos imperfections et les excuses de nos lâchetés. Nous savons, par exemple, que nous ne sommes pas très généreux, mais nous trouvons tellement de compensations dans notre égoïsme que nous ne voyons pas qu’il nous souille. Ou bien nous nous rendons compte que nous avons des idées étroites, intransigeantes, que nous disons parfois des paroles blessantes, mais cette affirmation de nous-mêmes nous donne l’impression d’être quelqu’un et nous refusons alors de nous remettre en cause ; cela exalte notre volonté mais asphyxie notre vie spirituelle, et nous ne souhaitons pas devenir plus charitables, plus indulgents. Parfois nous faisons des actes que nous trouvons beaux, dont nous sommes fiers, nous pensons accomplir de bonnes actions, et nous ne voyons pas que nous n’agissons qu’en fonction de nous-mêmes, sans vraiment penser aux autres ni à Dieu ; ainsi, même le bien que nous faisons est étriqué par la recherche de notre propre prestige. Alors, dit Isaïe, nous pensons nous revêtir de nos actions éclatantes comme de vêtements somptueux, et nous ne voyons pas que ce sont des vêtements salis. Parfois, enfin, nous croyons que nous conduisons notre vie et que nous sommes capables de prendre de vraies décisions, mais nous ne voyons pas que nous nous laissons influencer par les opinions, par la mode, par l’image que nous voulons donner de nous-mêmes. Nous sommes finalement comme ces feuilles d’automne qui ne savent pas faire autre chose que de tomber par terre et se laisser emporter par le vent froid, tout en ayant l’illusion que ce sont elles qui se dirigent. Voilà, dit Isaïe, l’état de notre petite vie que nous croyons belle et qui est en fait assez pitoyable.
Dieu, qui regarde ce spectacle consternant sans avoir, lui, aucune illusion sur nous, pourrait se dire que nous ne méritons pas d’être pris en considération. Nous sommes tellement mesquins, tellement centrés sur nous-mêmes, que cela ne vaut pas la peine qu’on s’occupe de nous. Et pourtant Dieu, qui aurait bien de raison de nous traiter par le mépris, ne veut pas nous mépriser : « et pourtant, nous serons sauvés » dit Isaïe (64, 4). Quel paradoxe ! Y a-t-il, de notre côté, une raison qui pourrait pousser Dieu à venir à notre secours ? Non (cf. Dt 9, 4-5) ; il n’y a que notre médiocrité, notre méchanceté quotidienne, notre lâcheté confortable et hypocrite, et cela ne peut expliquer qu’on s’intéresse à nous. Mais Dieu est plus grand que tout cela ; il est « plus grand que notre cœur » (1Jn 3, 20), et son regard bienveillant ne voit pas en nous notre pauvreté ; il voit surtout qu’il est « notre Père » (Is 63, 16 ; 64, 7). Aussi, ce n’est pas en se fondant sur ce que nous sommes qu’il vient nous sauver. C’est en se fondant sur ce qu’il est, lui – notre Père – qu’il est ému de compassion et qu’il vient à nous pour nous tirer du malheur auquel nous nous étions habitués.
« Voici que tu es descendu » (Is 64, 1) : a-t-on déjà vu un Dieu qui accepte de partager la condition misérable de l’homme ? Les dieux des païens se définissaient plutôt comme parfaitement étrangers aux misères humaines ; ils se réfugiaient sur l’Olympe, ils habitaient une gloire qui les éloignait de toutes nos faiblesses. Mais le Dieu d’Israël n’agit pas ainsi : c’est un Dieu qui vient vers nous, qui vient en nous. Il n’a pas peur de nos pauvretés ; il n’a pas honte de partager nos inquiétudes, alors que c’est par notre faute que nous sommes inquiets. Il ne renonce même pas à choisir parmi ses disciples les pécheurs que nous sommes, alors que, sept fois par jour, nous savons bien le trahir.
Le mystère de Noël que nous nous préparons à fêter célébrera ce choix bouleversant de Dieu qui, alors que nous ne méritions aucune considération de sa part, a renoncé à sa propre gloire pour prendre sa part de souffrance et d’angoisse. Il a accepté d’être rejeté (par nous), d’être incompris (de nous), d’être jugé (par les coupables que nous sommes) ; il a accepté d’être pauvre, d’avoir faim, il a accepté de mourir pour nous, non pas parce que nous étions les meilleurs des hommes, mais parce que notre misère l’a bouleversé. Il voulait changer nos cœurs étroits et malades en des cœurs pleins de confiance et de charité. C’est pour cela qu’il vient ; nous résignerons-nous à le décevoir ?


jeudi 20 novembre 2014

Christ Roi - année A

Un auteur américain, plein d’humour et assez anticlérical, a écrit, à la fin du XIXe siècle une fable pleine de fraîcheur[1]. Au moment où naissait le prince héritier de la couronne d’Angleterre, naissait – exactement au même instant – un petit pauvre. Les hasards de la vie et les besoins de l’intrigue font que ce petit prince et ce petit mendiant se ressemblent étrangement, comme deux jumeaux ; ils se rencontrent et, par jeu, échangent leurs costumes et leurs rôles. Et voilà que, dans un quiproquo invraisemblable, le petit mendiant est reconnu comme roi, tandis que le jeune prince est jeté hors du palais sans ménagement. L’enfant roi découvre alors la misère de son peuple ; sans cesse enfermé dans son univers de richesse, de protocole et de noblesse, il ignorait tout de la pauvreté, de la faim, de la maladie et de la prison. Mais ainsi projeté parmi les gueux, les mendiants, les voleurs, il fait l’expérience d’un monde de souffrance et de peine dont il ne soupçonnait pas l’existence. A la mort du roi, son père, échappant à un complot et aidé par un jeune chevalier qui fait confiance à ses bizarreries princières, l’héritier légitime revient finalement in extremis ; le petit mendiant, qui, entre temps, n’a pas tellement apprécié la vie de la cour et qui allait être consacré roi par erreur, lui cède bien volontiers la place à la tête de l’Etat.



Cette histoire savoureuse et enfantine reprend un très vieil archétype que Jésus utilise également dans l’évangile que nous venons d’entendre. Le roi dont parle Jésus est, comme ce jeune prince anglais, semblable à tous les mendiants de son royaume de sorte qu’il peut dire au sens propre : « j’avais faim… j’avais soif…j’étais malade… j’étais en prison… » (cf. Mt 25, 35-36). Est vraiment roi celui qui a fait l’expérience de toutes les misères de son peuple, celui qui est capable de compatir réellement à toutes les détresses. Evidemment, quelques royautés décadentes nous ont donné une image plus frivole : célébrité, bals, luxe et richesse. Mais il faut chasser de notre esprit ces images futiles. La royauté dont parle Jésus n’a rien à voir avec ces plaisirs mondains.
Si Jésus est vraiment roi, cela veut dire qu’il n’est indifférent à aucune de nos angoisses. Et plus encore, cela veut dire qu’il en est affecté concrètement, personnellement. Lorsque nous souffrons, Jésus souffre avec nous ; Jésus souffre en nous. Le jeune prince de la fable n’était pas seulement triste de loin – il est allé à la rencontre des miséreux. De même, Jésus ne se désole pas de nos souffrances en étant confortablement installé dans sa gloire céleste. C’est bien en étant venu partager en tout nos pauvretés – jusqu’à mourir et à mourir sur une croix – c’est bien en souffrant non seulement pour nous, mais avec nous, qu’il s’est fait reconnaître comme notre Roi. C’est sur la croix, en effet, alors que Jésus transformait toute souffrance en amour, que Pilate fera inscrire ces mots dérisoires et en même temps prophétiques : « Le Roi des Juifs » (Mt 27, 37).
C’est pourquoi on peut dire que le règne de Jésus est « règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix » (préface de la messe). Un roi qui a souffert du mensonge, de l’injustice, de la haine et de la guerre, un roi qui a souffert la mort même, sait comment il peut régner. Son royaume n’est pas sans misères, certes. Mais chaque détresse peut y trouver un soulagement, parce que dans chaque souffrant on discerne le visage du Roi lui-même. « Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Elisabeth de Hongrie, une sainte reine fêtée la semaine dernière, avait admirablement compris cela, en vivant d’une manière radicale la spiritualité de pauvreté franciscaine. Elle ne se contentait pas de prier, et d’aider les pauvres en vivant elle-même dans la facilité ; sa charité était théologique, contemplative. Elle savait « reconnaître » et « vénérer le Christ dans les pauvres »[2]. Il ne s’agissait pas pour elle d’être simplement riche, généreuse et pieuse ; devenue veuve, elle a voulu épouser la pauvreté pour partager en tout la vie de ceux qu’elle se proposait de secourir. Elle est ainsi passée d’une royauté humaine au royaume du Christ. Elle a eu faim avec ceux qui avaient faim, soif avec ceux qui avaient soif… et c’était là le secret d’une joie surnaturelle qui transfigurait son visage dans la prière.
Cet exemple de sainteté n’est pas une belle idée médiévale et inaccessible. Par le baptême, chaque croyant devient prêtre, prophète et roi : prêtre comme le Christ, pour offrir sa vie ; prophète comme le Christ, pour annoncer l’évangile ; roi comme le Christ, pour compatir à toute souffrance. En ces temps de détresse et d’angoisse, que les chrétiens n’oublient pas qu’ils ont reçu, dans la royauté du Christ, l’exigence d’une charité universelle et d’une miséricorde en faveur de tous ceux en qui Jésus souffrant se donne à contempler.




[1] Mark Twain, The Prince and the Pauper, 1882. Ce roman a donné lieu à de nombreuses adaptations cinématographiques dont la première (en date et en qualité) est celle de W. Keighley, avec Errol Flynn (1937).
[2] Oraison de la fête de sainte Elisabeth de Hongrie (17 novembre). 

vendredi 14 novembre 2014

33e dimanche - année A



Dans les paraboles de Jésus, il est plus d’une fois question de voyage. Le personnage principal, le maître de maison ici (Mt 25, 14), le vigneron (Mt 21, 33) ou un roi ailleurs (Lc 19, 12), est présent au début, puis absent un long moment où se déroule l’action, puis reparaît en fin de compte pour la conclusion et la morale de l’histoire. Ce motif reproduit sans doute la vie quotidienne à l’époque de Jésus. Les marchands voyageaient vers l’Orient pour chercher leurs produits, les pèlerins voyageaient à Jérusalem pour aller célébrer quelque fête, les rois voyageaient à Rome pour faire confirmer leur royauté ; bref, la vie, c’était de voyager, de bouger. Ceux qui restaient chez eux, les “manants” comme on dit dans le français médiéval, étaient des ouvriers ou des domestiques de second rang, des gens de peu d’importance.
Mais voyager suppose d’assumer un double risque : d’abord le risque du trajet lui-même (cf. 2Co 11, 26) ; les dangers des routes étaient bien réels. Ensuite, le risque de laisser sa maison, sa famille, dans un pays où la sécurité intérieure n’était pas idéale. Le maître devait donc repérer quelques intendants fidèles, des serviteurs fiables, honnêtes et courageux, à qui il pourrait confier ses proches et ses biens (Mt 25, 14-15). S’il n’a personne de confiance, le maître ne peut pas partir ; il doit défendre en personne son domaine. Partir est un acte de foi.
Et la parabole suggère ainsi que cet acte de foi, Dieu l’a fait en notre faveur. Il a créé le monde, et puis il s’est retiré en nous confiant son œuvre totalement, sans retour. Et cela, nous le découvrons bientôt, est à double tranchant : nous sommes honorés de la confiance que Dieu nous fait, car c’est bien nous qu’il a daigné établir pour l’administration de tous ses biens ; mais – et c’est là que surgit la difficulté – il est donc absent et cette absence de Dieu peut paraître pénible. Il nous faut donc assumer seuls la confiance que Dieu nous a faite, et ce n’est pas si facile. Certains se montrent à la hauteur ; avec des prises de risque calculées, et du travail, ils font fructifier le capital qui leur a été confié (Mt 25, 16-17). D’autres prennent peur et se trouvent paralysés dans une stérilité traumatisante (Mt 25, 18). Et pendant ce temps, Dieu est loin. Et comme il n’y a pas de moyen de communication, Dieu n’encourage pas ses bons serviteurs, il ne rassure pas les inquiets, il ne corrige pas ceux qui s’égarent ; il ignore même ce qu’ils font. Dieu ne dit rien ; il ne fait rien. Evidemment, il aurait pu ne pas partir ; mais il est parti, il a pris ce risque, réellement.
Enfin, Dieu reparaît et règle ses comptes (Mt 25, 19). Si on lit la parabole du point de vue du mauvais serviteur, on ne peut manquer de le plaindre : le pauvre, il n’a pas eu de chance, le maître est dur… dans notre société, on trouve toujours des excuses pour les incompétents. Mais ceci est un regard doublement faussé. Tout d’abord, n’oublions pas qu’il ne s’agit que d’une parabole – c’est une image, pas la réalité. Et une condamnation en parabole, ce n’est qu’une mise en garde dans la réalité. Ensuite, la parabole ne parle pas tant des serviteurs que du maître de maison ; c’est bien lui le personnage principal et c’est donc avec son regard qu’il faut tirer la morale de l’histoire. Et cette morale peut alors être ceci : craignant raisonnablement quelques échecs, Dieu n’a pourtant pas hésité à remettre tout son bien aux hommes. Il espérait sans doute que sa confiance nous grandirait, nous inciterait à une vraie créativité, à une émulation constructive. Que pouvait-il faire de plus que de nous honorer de son crédit total ? En nous faisant confiance, Dieu a pris le risque d’être déçu ou trahi. La parabole ne dit pas que Dieu prend plaisir à accuser le serviteur incapable – il ne s’agit pas d’un maître cruel. Dieu est sans doute plus désolé encore que ce serviteur, il ressent l’échec de son homme de confiance comme une défaite personnelle.
Ce qui nous est demandé, c’est de prendre acte de notre responsabilité devant Dieu : il ne nous a pas simplement donné la création, comme on donne un cadeau à un enfant pour qu’il joue avec, selon son plaisir ; Dieu nous a confié la création, et il y a là quelque chose d’infiniment sérieux et de beaucoup plus grand. Il s’agit, pour nous, de montrer que nous sommes « dignes de confiance », « fidèles en peu de choses » (Mt 25, 21 ; 23). Libre à nous d’être frileux, lâches ou paresseux. Tout le monde n’est pas obligé de réussir. Mais celui qui accusera Dieu de nous avoir traités comme des adultes, celui qui lui reprochera comme une sévérité la confiance qu’il nous a accordée, celui-là ne peut s’attendre à de la bienveillance. « Tu es un homme dur » (Mt 25, 24), dit-il ; il sera jugé sur la logique de sa propre peur. Ce n’est pas tant de sa négligence qu’il lui est fait grief, que de son refus de voir que c’est par pure bonté que Dieu nous a créés libres et responsables.
Mais ne nous laissons pas impressionner par la finale, très austère de la parabole. Ce qui nous est proposé n’est pas de passer de la peur au châtiment ; ce que Dieu nous offre, c’est de passer de la confiance qu’il nous fait à la joie qu’il nous donne. Certes, il nous faut endurer l’absence de Dieu ; cette absence est la clause de notre vraie liberté. Si nous avons pris au sérieux notre mission d’homme et de chrétien, si nous avons plus ou moins réussi, et si nous n’avons pas douté de la grâce de Dieu, alors nous entendrons cette invitation bienheureuse : « entre dans la joie » (Mt 25, 21 ; 23).


vendredi 7 novembre 2014

Dédicace de la Basilique du Latran



La basilique du Saint Sauveur, aujourd’hui connue sous le titre de Saint Jean de Latran, est un grand édifice classique, en marbre blanc. Ce bâtiment fait partie d’un complexe monumental particulièrement riche de ce que l’antiquité chrétienne considérait comme des trésors spirituels : des reliques et des icônes. Si Aujourd’hui la basilique Saint Pierre et le Vatican symbolisent indubitablement le ministère du successeur de Pierre, depuis Constantin et pendant tout le Moyen Age, c’était au palais du Latran que résidait le Pape et que se réunissaient les Conciles. Saint Jean de Latran reste encore de nos jours la cathédrale de Rome.
La dédicace d’une Eglise, a fortiori d’une cathédrale, est un événement liturgique qui peut sembler étrange. Dieu, qui est le Créateur du monde, a-t-il besoin qu’un lieu lui soit consacré ? N’est-il pas chez lui partout ? Si, bien sûr. Et puis, l’Eglise, la véritable Eglise, n’est-ce pas le rassemblement des chrétiens ? Oui, évidemment. Paul le dit clairement : « vous êtes le temple de Dieu » (1Co 3, 16). Alors, si Dieu n’a pas besoin qu’on lui dédie un espace, et si son vrai sanctuaire, c’est la communion des croyants, quelle est l’utilité de célébrer un rite de consécration pour des murs de pierres ? Comment ce n’est pas simplement la prière des chrétiens qui opère la sanctification du bâtiment ? Pourquoi faut-il quelque-chose de plus ?



Il est clair que l’église de pierres n’est que l’image de l’Eglise spirituelle formée par la charité qui règne entre les croyants. Mais précisément, pour que la charité règne entre les croyants, il a fallu que Dieu accomplisse une certaine consécration des croyants. Car il ne nous est naturel ni de croire, ni de nous aimer les uns les autres. Ce n’est pas par nous-mêmes que nous avons pris la décision de croire ; la foi est un don de Dieu (cf. Ep 2, 8), nous le savons. Et, étant devenus croyants, ce n’est pas par nous-mêmes que nous sommes devenus capables de nous aimer les uns les autres. Si c’était naturel, le Christ n’aurait pas eu besoin de nous le commander ; mais il a fallu qu’il nous donne ce « commandement nouveau » (1Jn 2, 8) qui fait de nous des « hommes nouveaux » (cf. Ep 4, 24). Et cette nouveauté, c’est que, dans le commandement, Dieu nous donne aussi la grâce, la force sans laquelle nous serions incapables de nous aimer les uns les autres.
Quel est l’état de l’humanité lorsqu’elle est abandonnée aux lâchetés, aux mesquineries, aux jalousies de son égoïsme universel ? L’humanité est alors très exactement « une maison de trafic » (Jn 2, 16) : une sorte d’agitation où chacun recherche son petit intérêt, son petit confort ; un esclavage où chacun est asservi à soi-même, affairé à gagner cet argent qui ne peut que décevoir ; c’est une prison où chacun veut obtenir son petit avantage, le petit privilège qui lui permettra de se croire mieux loti que son voisin. Cet état de l’humanité est pitoyable, et ce n’est pas pour cela que Dieu a créé l’homme. Pour faire passer l’humanité de cette situation de misère spirituelle à quelque chose de conforme au commandement de Dieu, il a donc fallu accomplir une consécration.



Qu’est-ce que l’humanité baptisée, qu’est-ce que l’Eglise ? C’est vraiment une communauté de charité, où chacun aime les autres plus qu’il n’aime son confort (ou, du moins, ce devrait l’être) ; et c’est alors vraiment une « maison de Dieu » (Ep 2, 19 ; 1Tm 3, 15 ; cf. Gn 28, 17). Ainsi, Jésus peut vraiment dire de l’Eglise qu’elle est « la maison de (s)on Père » (Jn 2, 16). Cette Eglise, c’est aussi une communauté de résurrection : le sanctuaire a déjà été détruit, et il s’est déjà relevé (cf. Jn 2, 19-21). Dès lors, rien ne peut plus anéantir la vitalité de la foi, la solidité de l’espérance, la force de l’amour.
Ainsi, la consécration d’une église de pierres, c’est, vous le comprenez, le signe, l’image de ce qu’est le baptême pour l’humanité. C’est le baptême, c’est cette « eau » qui jaillit du sanctuaire (cf. Ez 47, 1-12), qui change l’humanité désunie en Eglise-communion. La dédicace, c’est pareillement ce qui fait d’un hangar matériel une église, le lieu de rassemblement des croyants dans la prière. Aussi, en fêtant la dédicace de Saint Jean de Latran, ce n’est pas tant le souvenir d’un événement passé concernant des murs que nous célébrons. Nous sommes surtout invités à reprendre conscience de notre consécration baptismale qui nous relie à tous ceux avec qui nous croyons, et qui nous engage à aimer tous les hommes, pour que l’humanité tout entière soit vraiment le temple de Dieu.


vendredi 31 octobre 2014

Commémoraison des fidèles défunts

« Tout homme est mortel, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel ». Ce syllogisme très simple, qui est souvent repris comme exemple parfait de bon raisonnement, se heurte pourtant à un problème infiniment douloureux : la mort de ce mortel qui s’appelait Socrate fut l’un des plus grands scandales de toute l’histoire antique. Si la possibilité que Socrate meure n’était qu’une conclusion logique, le fait que Socrate meure a bouleversé la pensée occidentale de fond en comble. Cette bien curieuse discordance tient au fait que nous avons deux regards sur le phénomène de la mort. Il y a le regard scientifique, médical, philosophique, qui sait définir la mort et qui sait l’envisager comme nécessaire pour tout homme ; à côté de ce regard technique et froid, une autre vision comprend que toute mort est un cataclysme qui conduit les proches de la victime à cette terrible épreuve qu’est le deuil – quant à savoir ce qu’est la mort pour le défunt lui-même, qui osera en parler ?



On peut alors proposer mille manières, angoissées ou consolantes, de parler de la mort et de l’au-delà. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, aujourd’hui. A ce sujet, l’antiquité avait déjà tout dit, et son contraire. Mais au-delà de toute la réflexion des premiers philosophes sur le sort des hommes après leur mort, le christianisme est fondé sur un événement, un fait advenu, solennellement proclamé depuis les origines : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » (1Co 15, 3-4). Pour le croyant, ce kérygme s’enracine bel et bien dans un fait, et non dans une idée : Jésus « a véritablement souffert et est véritablement ressuscité, non pas comme disent certains incrédules qu’il n’ait souffert qu’en apparence »[1].
Les premiers chrétiens avaient compris que la résurrection de Jésus avait une conséquence qui les concernait, eux, chacun d’eux : si Jésus est ressuscité, tous ceux qui croient en lui sont également appelés à la résurrection. La résurrection d’un seul ne peut se comprendre que dans le contexte logique de la résurrection de tous. Nous ressusciterons, nous aussi. Et les arguments s’éclairent mutuellement : « Or, si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité » (1Co 15, 12-13) ; « il est véritablement ressuscité d’entre les morts. C’est son Père qui l’a ressuscité, et c’est lui aussi, le Père, qui à sa ressemblance nous ressuscitera en Jésus Christ, nous qui croyons en lui, en dehors de qui nous n’avons pas la vie véritable »[2].



Le chrétien possède donc une conception originale de la mort, tout entière guidée par l’événement de Pâque. Cette conception n’est pas seulement une idée, mais elle se traduit avant tout dans des rites particuliers. D’une manière cohérente avec la mentalité antique, l’initiation chrétienne possède un lien mystique avec la mort et la résurrection du Sauveur : « Ou bien ignorez-vous que, baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés ?  Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm 6, 3-4). Telle est bien la conviction première qui introduit tout homme dans la foi chrétienne.
C’est pourquoi la liturgie chrétienne des funérailles reprend opportunément de nombreux éléments du rite du baptême. Le rite actuel exprime avec une grande sérénité cette espérance confiante que la Pâque du Christ soit aussi notre Pâque, que notre mort soit la sienne, que sa résurrection soit nôtre. Ce ne sont pas des détails de la liturgie : l’usage de l’eau bénite à l’absoute, la présence du cierge pascal sont autant de rappels du baptême, indiquant que le Chrétien, assumé par le Christ, entre avec lui dans la résurrection. La participation à une liturgie d’obsèques chrétiennes est donc un acte de foi concret en la doctrine de la résurrection. Dans le deuil, il ne s’agit pas de ne pas être triste ; Jésus lui-même a pleuré devant le tombeau de Lazare, qu’il allait ressusciter (Jn 11, 35). Mais il serait pourtant dommage que notre espérance ne soit pas plus forte que notre peine.




[1] Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes, II. Ignace d’Antioche est un évêque, mort martyr à Rome vers l’an 110.
[2] Ignace d’Antioche, Lettre aux Tralliens, IX, 2. 

jeudi 30 octobre 2014

Toussaint




Le livre de l’Apocalypse n’est pas très facile à comprendre. Une clef de lecture parmi d’autres, consiste à essayer de répondre, avec ce texte (Ap 7, 2-4 ; 9-14), à la très délicate question : « qu’est-ce que l’Eglise ? ». Dans l’ancien Testament, on voit bien que le peuple de Dieu a conscience d’avoir été choisi pour lui-même, et estime que son élection particulière par Dieu implique le rejet par lui des autres peuples. Le monde se divise donc en deux : d’un côté Israël qui est béni de Dieu ; de l’autre les païens qui sont maudits. Avec le Christ, les choses changent. La vision du monde contient toujours une bipolarité, mais celle-ci n’est plus conçue de manière conflictuelle. Il y a bien d’un côté l’Eglise et de l’autre le monde, d’un côté les croyants et de l’autre les non-croyants, mais cela ne débouche pas sur une indifférence mutuelle ni sur une opposition. Car, tandis qu’Israël était tenté de recevoir la bénédiction afin de la garder pour soi, l’Eglise reçoit la bénédiction pour la transmettre au monde, l’Eglise reçoit la foi pour la faire partager aux non-croyants. On ne peut pas dire que les non-croyants sont pareils que les croyants, ni que l’Eglise est la même chose que l’humanité. Il faut reconnaître les différences, respecter le droit des non-croyants à ne pas croire (et ne pas le baptiser trop vite, ne pas les récupérer comme ‘‘chrétiens anonymes’’. Il ne faut pas tout confondre ; mais on ne doit pourtant pas opposer ce qui est seulement, et légitimement, distinct.
Dans le texte que nous avons entendu, nous pouvons retrouver cela à l’occasion de deux définitions de l’Eglise. Il y a d’abord les cent quarante-quatre mille (Ap 7, 4) authentifiés par le signe de Dieu. Il est assez difficile de savoir qui ils sont vraiment : Jean parle-t-il de Juifs convertis ? des justes de l’ancien Testament ? cela reste incertain. Ce qui importe c’est surtout qu’ils sont identifiés par une marque : ils sont l’Eglise du signe. Ils portent un sceau d’appartenance : cela implique qu’ils se distinguent de ceux qui ne portent pas le signe, mais cela ne veut pas dire qu’ils s’opposent à eux.



Et puis, il y a ensuite la « foule nombreuse » (Ap 7, 9) qui est issue de tous les pays, pour laquelle toute tentative de recensement serait mesquine. Ceux-là sont des hommes et des femmes de toutes conditions qui ont accueilli le message de l’évangile. Pourtant, ce n’est pas tellement leur origine sociale ou culturelle qui importe. A la question : « d’où viennent-ils ? » il est répondu qu’ils viennent « de la grande épreuve » (Ap 7, 13-14). Il y avait l’Eglise du signe, il y a aussi l’Eglise de l’épreuve. Cela encore souligne que l’Eglise n’est pas l’humanité : il y a ceux qui sont persécutés et ceux qui les persécutent. Il faut se souvenir que l’Eglise des premiers siècles se construit dans le monde au milieu des périls, des persécutions, des dangers. Pour autant, il n’y a pas, du côté de l’Eglise, de haine envers ceux qui la rejettent. Il n’est pas dit que cette Eglise-là aurait combattu avec violence ; au contraire, on nous dit qu’ils portent la palme, qu’ils portent des vêtements purifiés dans le sang de l’Agneau – voilà deux images pacifiques pour nous dire qu’ils ont reçu le martyre. Plutôt que de résister, ils ont opposé à la cruauté et à l’injustice des attaques leur seule douceur innocente.

Qu’est-ce donc que l’Eglise ? C’est donc d’abord la communauté du signe, ceux qui portent la marque de Dieu, qui se reconnaissent entre eux et qui sont visiblement croyants ; c’est ensuite la communauté de l’épreuve, ceux qui sont passés par la persécution et qui ont été confrontés au martyre. L’Eglise ne limite pas le signe à une élite, mais elle prévient : entrer dans la communauté du signe, cela veut dire prendre le risque de l’épreuve.
On peut rêver qu’un jour tous les hommes soient l’Eglise, que l’Eglise et l’humanité coïncident absolument. Depuis les origines et jusqu’aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Tant que l’incroyance, d’une part, et la persécution, d’autre part, dureront, ce ne sera pas le cas. Et l’Eglise aujourd’hui ne cherche pas à contraindre les hommes de se faire chrétiens ; elle préfère pardonner à ceux qui la persécutent. Elle cherche par des moyens de paix à adoucir les conflits, dans le dialogue, dans le respect des peuples, dans les ressources du droit. Et elle accueille tous ceux qui sont prêts à assumer le risque de croire dans un monde qui ne croit pas. Dans nos pays occidentaux de catholicisme ancien et d’indifférence plus ou moins tolérante (plutôt moins que plus, d’ailleurs), nous avons peu conscience de cela. Il n’y a pourtant qu’à regarder autour de nous pour voir combien la situation des Chrétiens est périlleuse dans le monde. Si nous l’avions oublié, que cette fête de la Toussaint soit pour nous l’occasion de nous rappeler que l’Eglise est le lieu d’un risque, et que croire c’est accepter d’être éprouvé.