samedi 5 avril 2014

5ème dimanche de carême - année A

Aller à un enterrement est toujours quelque chose de douloureux. Même si l’on n’était pas spécialement lié au défunt, rencontrer une famille dans la peine est toujours une épreuve : trouver le mot juste pour évoquer le disparu, donner une parole de réconfort et – si l’on est croyant – une parole d’espérance, tout cela n’est jamais très facile. Mais lorsqu’un enterrement est en outre l’occasion d’un décès supplémentaire, la douleur devient insoutenable : on a alors l’impression d’être submergé par la mort.
Telle est exactement la situation de départ de notre évangile : Lazare est mort et Jésus veut aller rendre visite à la famille de son ami, à Marthe et Marie. Mais en se rendant près de Jérusalem, il prend un risque réel que les disciples ne tardent pas à lui rappeler : « Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ? » (Jn 11, 8). A l’occasion du décès de Lazare, il semble bien qu’une autre tragédie soit en train de se mettre en place. La mort de Lazare pourrait bien faciliter le lynchage de Jésus ; le mécanisme, incontrôlable et prévisible (peut-être même déjà orchestré) est simple : un débat animé, une bonne controverse entre Jésus et les Pharisiens, une embuscade, Jésus est lapidé, et tout est fini. On mesure donc l’hésitation des disciples et la prudence qui est la leur. Ils pensent – avec une sagesse trop humaine – qu’il ne convient pas de se jeter dans la gueule du loup et ils veulent conseiller à Jésus de se tenir à l’écart ; certes, il était l’ami de Lazare, mais la situation n’est pas bonne, et il vaut mieux renoncer. Devant un tel risque, personne ne lui reprochera son absence.
Jésus pourtant est bien décidé, et Thomas résume alors la perspective d’avenir dans un mot angoissé : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11, 16). Le ton de cette exclamation indique peut-être une certaine colère résignée devant l’audace de Jésus qu’on ne parvient pas à raisonner.
Les Hébreux qui sortaient d’Egypte ont fait le même reproche à Moïse : Dieu les a-t-il conduits hors d’Egypte pour les faire mourir dans le désert ? (cf. Ex 14, 11) Voilà la grande question de l’homme que le Seigneur commence de libérer. Dès que Dieu nous conduits, nous avons peur de la mort et, dans un mouvement de panique autant que de reproche, nous disons à Dieu : Pourquoi veux-tu nous faire mourir ? Nous sommes obnubilés par la mort, traumatisés par elle, paralysés à sa seule pensée. C’est dans ce climat psychologique pesant que Jésus et ses disciples se mettent en route vers Béthanie.
Et là se produit un petit événement inattendu, une parole que les disciples n’étaient plus capables d’imaginer : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11, 21 ; 32). Voilà qui est surprenant : alors que tout parle de mort, les sœurs de Lazare envisagent un monde dans lequel la mort n’a plus de place. Ce n’est pas qu’elles refusent de reconnaître que Lazare soit effectivement mort. Parfois on constate chez des familiers un mécanisme d’aveuglement, de déni, qui consiste à refuser la réalité de la disparition. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Avec lucidité, Marthe et Marie envisagent, alors même qu’elles savent pertinemment que Lazare est réellement mort, qu’il aurait pu ne pas mourir. Devant cette remarque audacieuse, Jésus, à la manière de tout homme, prononce alors une parole rassurante : « Ton frère ressuscitera » (Jn 11, 23). En disant cela, il ne fait encore rien d’autre que de mentionner la foi juive en la résurrection. Parmi les Juifs, seuls les sadducéens avaient une vision pessimiste de l’au-delà (cf. Lc 20, 27) ; les autres courants spirituels, plus optimistes, savaient très bien que, à la fin des temps, Dieu rassemblerait tous les justes dans une résurrection générale. Cette foi était celle de Jésus et de ses disciples, de Marthe, Marie et Lazare. Cette réponse de Jésus n’est encore rien de plus que cela, le réconfort serein que peut donner une croyance commune.
Rien d’extraordinaire donc dans ces quelques mots : un désir des deux sœurs, un mot bienveillant de Jésus ; rien de plus. Mais, dans ces simples formules traditionnelles, va pouvoir se glisser quelque chose de nouveau. Jésus prononce l’inouï : « Lazare, viens dehors » (Jn 11, 43). Personne n’avait jamais osé dire cela devant une tombe ; ce serait même de très mauvais goût ! Pourtant Jésus donne cet ordre impensable non pas comme un défi, non pas comme une provocation, mais comme une vocation. Il appelle Lazare à vivre. Le Fils de Dieu possède l’autorité de nous donner cette vocation à la vie : « Comme le Père en effet ressuscite les morts et leur redonne vie, ainsi le Fils donne vie à qui il veut » (Jn 5, 21). Le Christ détient le pouvoir de nous appeler par notre nom et cet appel lui-même est source de vie. Ces mots que Jésus prononce pour Lazare sont ceux qu’il prononcera au dernier jour en notre faveur : « Pierre, viens dehors ; Antoinette, lève-toi… ». Car « l’heure vient où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront » (Jn 5, 25). Au dernier jour, le Christ nous donnera l’ordre de ressusciter, il nous appellera à la vie, il nous commandera de nous relever. Et comme Dieu ne commande jamais rien d’impossible, nous nous lèverons. Si nous comprenons cela, la pensée de la mort cesse de nous hanter. Nous voyons bien que notre vocation à la vie est bien plus profonde que notre crainte de la mort et que Dieu qui nous appelle est plus puissant que nos limites.
« Les nombreux Juifs qui étaient venus entourer Marie et avaient vu ce que faisait Jésus crurent en lui » (Jn 11, 45). Souvenons-nous du climat psychologique du début de notre récit et mesurons le chemin parcouru : nous sommes passés de l’angoisse de la mort à la foi en la résurrection. De cette peur paralysante devant la perspective de notre anéantissement, nous en venons à la joyeuse perspective d’une vocation. Désormais, nous comprenons que la vie ne se compare pas à la mort, que la puissance Dieu dépasse infiniment nos craintes humaines. Nous savons tous que la mort et la vie font partie de l’existence, mais surtout nous avons maintenant la certitude que, contrairement aux apparences, ce n’est pas la mort qui a le dernier mot. Au-delà de toute souffrance, « Il y a la joie qui est la plus forte »[1].




[1] Paul Claudel, Jeanne au bûcher

samedi 29 mars 2014

4ème dimanche de carême - année A

Pour entrer dans ce grand évangile, partons de la question des disciples : « Pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » (Jn 9, 2). Cette question est l’une des plus importantes pour les hommes : Pourquoi le mal ? Quelle est la cause de tant de souffrances ? Et pourtant, c’est une mauvaise question, une question qui ne peut aboutir qu’à une fausse réponse. Scruter la cause du mal ne nous révèle que le néant ; explorer la finalité du mal ne nous conduit nulle part. Le mal n’est pas un principe d’intelligence du monde ; le mal, en définitive ne saurait jamais être une lumière. Il n’est que ténèbres, et rien de bon, rien de pertinent ne peut en sortir.
Et c’est pourquoi Jésus répond par une sorte de boutade, de pirouette : « Ni lui, ni ses parents » (Jn 9, 3). Cette réponse est évidemment embarrassante. Même si cet aveugle était un homme juste, et même si ses parents étaient des Juifs pieux, il y a peu de chance qu’ils soient vraiment sans aucun péché. En réalité, le seul homme dont on puisse dire cela est Jésus lui-même : ni Jésus, ni ses parents – disons : Marie et Dieu – n’ont péché. Ainsi, par cette boutade, Jésus suggère discrètement, d’une manière très profonde, que cet aveugle, d’une certaine manière, va le représenter. Ce qui va arriver à l’aveugle est un signe de ce qui va arriver à Jésus.
Il n’est pas très difficile de voir comment l’histoire de l’aveugle guéri et l’histoire de Jésus se rejoignent. La suite des débats et la persécution que l’aveugle devra endurer constituent une annonce claire de la passion du Christ. Ce pauvre aveugle n’a rien fait ; il a simplement été guéri. Serait-ce donc un délit ? Non, assurément. Aussi, nous voyons bien qu’il est attaqué sans raison par les pharisiens. Autre chose encore rapproche cet aveugle guéri du Christ : il voit, non pas simplement avec les yeux du corps, ce qui, pour lui est déjà bien, mais aussi – et plus profondément – avec les yeux de son intelligence. Et en cela, cet aveugle révèle aux pharisiens que lui voit, que lui sait, tandis qu’eux demeurent ignorants. « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est » (Jn 9, 30). Il fallait un courage certain pour dire cela et convaincre d’ignorance des pharisiens, des notables parmi les Juifs. Jésus aussi aura ce courage.

La fin du récit devient complexe. Jésus affirme : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » (Jn 9, 39). La question délicate est donc la suivante : Qui voit ? ou plutôt : Qui voit quoi ? Que doit-on voir, à la fin de notre récit ? Il ne s’agit pas tant de voir de ses yeux de chair que de comprendre quelque chose avec son cœur. Que faut-il comprendre ? « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons”, votre péché demeure » (Jn 9, 41). Voilà ce qu’il faut avoir le courage de voir : son propre péché. La question du mal, posée au début, trouve maintenant sa réponse.
Qui a péché ? L’aveugle ou ses parents ? C’est de là que nous sommes partis, comme si un péché personnel pouvait expliquer une cécité corporelle. Jésus répond en quelque sorte : Vous commettez le péché, mais vous ne le voyez pas, précisément parce que votre péché est un aveuglement volontaire. Les pharisiens – ceux qui sont réellement aveugles – refusent de voir leur péché, ils refusent de voir qu’ils commettent le mal en persécutant cet aveugle guéri qui n’a rien fait de mal. Ils le haïssent sans raison, comme ils haïront sans raison le Christ (cf. Jn 15, 25). Mais – aveugles qu’ils sont – ils disent pourtant : « nous voyons », revendiquant leur science et leur piété comme garantie de bonne conscience. S’ils avaient reconnu leur aveuglement, on aurait pu leur pardonner ; mais leur aveuglement endurci et volontaire constitue précisément le mécanisme de leur péché, et dans une telle obstination, le pardon ne parvient pas à se frayer un chemin. Dieu, qui nous respecte au point de ne pas nous sauver sans nous, veut nous pardonner les péchés que nous reconnaissons, ceux que nous avouons. Mais ceux que nous cachons, ceux que nous nous cachons… « votre péché demeure ». Quelle phrase terrible, comme si la bienveillance de Dieu était tenue en échec.

Il est difficile et désagréable d’être lucide sur soi-même. Les pharisiens se sont aveuglés sur leur aveuglement même ; et cette situation leur est confortable. Ils disent : « nous voyons », et ils sont parfaitement capables de juger lucidement des fautes des autres. Ce qu’il leur faudrait voir pourtant leur reste caché parce qu’ils ont choisi d’être aveugles sur leur propre compte. Et c’est alors l’aveugle – lui qu’on pensait puni par Dieu (cf. Is 53, 4) – qui les confond. Sa cécité a manifesté leur aveuglement.
Demandons le courage d’être illuminés par le Christ, de vivre comme des enfants de lumière, en sachant bien que cette lumière devra sans doute d’abord nous démasquer, nous révéler à nous-mêmes notre part d’ombre. Enfin seulement nous pourrons entrer tout entier dans la pure lumière.


vendredi 21 mars 2014

3ème dimanche de carême - année A

Parmi les sensations désagréables, la soif est sans doute l’une des plus pénibles. Pour un voyageur dans le désert, la sensation de soif, la gorge sèche, est liée à une angoisse profonde : il sait que c’est là le premier symptôme désespéré d’une mort quasi-certaine. La soif est donc liée à une inquiétude, à une angoisse paniquée dans laquelle la survie est en jeu. Le peuple d’Israël le sait très bien, au détour de ses pérégrinations dans le désert. « Le peuple avait soif » (Ex 17, 3), c’est-à-dire qu’il va mourir de soif.
Jésus, n’ayant pas fait semblant d’être un homme, a lui-même connu la soif. La demande courtoise qu’il adresse à la Samaritaine doit ainsi d’abord s’entendre au premier degré : « Donne-moi à boire » (Jn 4, 7). Mais cette soif du Christ, dans l’évangile de saint Jean, doit se comprendre aussi comme une discrète, mais bien réelle, allusion à sa mort. Jésus, dans un soupir, appelle : « J’ai soif » (Jn 19, 28). Jésus, sur la Croix, est mort de soif, parce que la soif et la mort sont deux réalités indissociables dans l’expérience d’un homme de la Bible. Ainsi, au bord du puits de Jacob, Jésus qui dit : « donne-moi à boire », fait l’expérience d’une mort ; il comprend déjà, dans l’intimité de cette indigence, ce que sera sa mort.
Mais si on lit attentivement la suite du récit, on est étonné de voir que Jésus ne boit pas (cf. Jn 4, 28). Et puis on apprend par les disciples qu’il avait faim également ; et on voit pourtant qu’il ne mange pas. Jésus a soif, mais il ne veut pas boire cette eau dérisoire que pourrait lui donner la Samaritaine. Jésus a faim, mais il ne veut pas manger le pique-nique que les Apôtres se sont procuré en ville (Jn 4, 31-34). Jésus a un autre breuvage et une autre nourriture.

C’est là que les choses deviennent complexes et nous entraînent dans un enchevêtrement de symboles assez dense. Jésus explique : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). Dans l’ancien Testament déjà on disait que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3) ; c’est un mot que Jésus connaissait et qu’il opposera de manière cinglante à un contradicteur particulièrement retors (cf. Mt 4, 4). Ces formules, sont en réalité des définitions de l’eucharistie : la vraie nourriture du Christ, c’est l’offrande de sa vie par fidélité à la logique d’amour du Père dont il est le témoin auprès des hommes. Livrer son corps est le seul acte qui puisse rassasier Jésus. Aussi, lorsque, au soir de la Cène, Jésus dira à ces Apôtres : « Ceci est mon corps donné pour vous », et lorsqu’il mangera sa Pâque (cf. Mc 14, 14), lorsque lui-même communiera à son sacrifice, alors il sera vraiment nourri, parce qu’il aura accompli jusqu’à l’extrême la volonté du Père. Jésus n’a pas d’autre nourriture que l’eucharistie qu’il nous donne, que son corps consacré en notre faveur, parce qu’il n’a pas d’autre soutien que cette offrande dans laquelle il perd sa vie pour nous.
Allons plus loin. Jésus n’a pas d’autre boisson que son sang versé. Au soir de la Cène, lorsqu’il consacrera le calice en son sang, lorsqu’il boira lui-même à la coupe, alors il sera abreuvé. Rien d’autre ne peut étancher sa soif que de donner sa vie pour ceux qu’il aime. Un petit détail de la première lecture le suggère d’une manière discrète mais explicite : pourquoi Dieu demande-t-il qu’on frappe le rocher avec le bâton qui a servi à frapper le Nil ? (Ex 17, 5) C’est ce bâton qui a changé l’eau en sang (Ex 7, 17-20). Ceux qui, dans le désert, boivent l’eau jaillie du rocher, préfigurent ceux qui boivent le sang du Christ, à tel point que saint Paul pourra oser cette comparaison : « ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher c’était le Christ » (1Co 10, 4).

Jésus a eu faim et soif ; c’est-à-dire que nous, son Eglise, son corps, aujourd’hui nous avons faim et soif. Et nous n’avons pas d’autre nourriture que le corps eucharistique, nous n’avons pas d’autre boisson que le sang versé. « Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson » (Jn 6, 55). C’est-à-dire que nous n’avons pas d’autre vraie nourriture que de faire la volonté du Père, nous n’avons pas d’autre boisson que d’offrir notre vie.
Ignace d’Antioche, un saint évêque martyr, méditant sur l’eucharistie et sur la fidélité du croyant, il disait : « Armez-vous d’une douce patience et recréez-vous dans la foi – qui est la chair du Seigneur – et dans la charité – qui est le sang de Jésus Christ »[1]. Foi et charité, chair et sang du Christ : voilà la charte de notre vie chrétienne.




[1] Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Tralliens, VIII 1. 

vendredi 14 mars 2014

2ème dimanche de carême - année A

La première lecture (Gn 12, 1-4) nous présente la figure d’Abraham en qui nous reconnaissons notre lointain Père dans la foi. Il appartient à la démarche d’un bon carême de se demander ce qu’est la foi, et quelle est notre foi. Avant de donner une description intellectuelle, abstraite, spirituelle ou théologique, la foi se mesure avant tout, dans la vie d’Abraham, comme une sorte d’indice kilométrique. Très concrètement, la foi c’est le trajet qu’Abraham a accepté de parcourir « sans savoir où il allait » (He 11, 8), mais en sachant bien qui le conduisait.
« Pars de ton pays » (Gn 12, 1) : voilà l’invitation au voyage qui est en même temps une provocation à la foi. Et Abraham est parti, et il a marché. Toute sa vie n’a été qu’une sorte de pérégrination un peu étrange, sans but clairement identifié. Il est originaire d’Ur en Chaldée (Gn 15, 7), il est enterré Makpéla, à Hébron (Gn 25, 9). Et entre les deux, il y a tout un itinéraire compliqué, en terre de Canaan (Gn 13, 12), en Egypte (Gn 12, 10, un petit pèlerinage sur le mont Moriyyah (c’est-à-dire le lieu de Jérusalem ; Gn 22), à Beersheba (Gn 21). Voilà ce que c’est que la foi d’Abraham : cela a consisté à partir de chez lui, puis à marcher toute sa vie, sans jamais retourner là d’où il était parti. Comme l’explique l’épître aux Hébreux : il était à la recherche d’une patrie, et s’il avait pensé à celle dont il était originaire, il aurait eu le temps d’y retourner (He 11, 14-15). Mais non, il est toujours allé vers l’inconnu.
Si on regarde dans la vie de saints plus “modernes”, on peut voir encore que la foi se mesure en kilomètres. Si on pense par exemple à François-Xavier, né en Espagne. Il aurait pu être tout simplement croyant en Espagne, chez lui. Non ; il a préféré aller étudier à Paris. Et ce n’est pas tout ; il a voulu ensuite apporter la foi en extrême Orient. Il est allé aux Indes, au Japon, et jusqu’aux portes de la Chine. Sa foi ne pouvait-elle pas le laisser tranquille ? Ne pouvait-il pas être un bon chrétien, confortablement installé chez lui, au milieu de sa famille, de ses amis ? Bien sûr, il aurait pu rester à l’abri, mais sa foi ne l’a pas laissé en repos et, poussé par sa foi, il a voyagé au plus lointain de ses origines, sans craindre aucun péril. Saint Benoît-Joseph Labre également, cet infatigable pèlerin, ce ‘‘sans domicile fixe’’ dirait-on aujourd’hui : sa foi ne le laissait jamais en repos et lui inspirait toujours de quitter là où il était pour entreprendre quelle marche de pénitence.
Résumant toute la tradition biblique et s’appuyant sur l’histoire des saints, le Pape François adresse pour aujourd’hui à l’Eglise cet appel à « sortir », à « quitter », à « partir ». Il ne s’agit pas seulement d’une chose qu’on pourrait faire ; avec la foi, c’est un acte que nous devons faire : « Dans la Parole de Dieu apparaît constamment ce dynamisme de “la sortie” que Dieu veut provoquer chez les croyants. Abraham accepta l’appel à partir vers une terre nouvelle (cf. Gn 12,1-3). Moïse écouta l’appel de Dieu : Va, je t’envoie (Ex 3,10) et fit sortir le peuple vers la terre promise (cf. Ex 3, 17). À Jérémie il dit : Vers tous ceux à qui je t’enverrai, tu iras (Jr 1, 7). Aujourd’hui, dans cet “allez” de Jésus, sont présents les scénarios et les défis toujours nouveaux de la mission évangélisatrice de l’Église, et nous sommes tous appelés à cette nouvelle “sortie” missionnaire. Tout chrétien et toute communauté discernera quel est le chemin que le Seigneur demande, mais nous sommes tous invités à accepter cet appel : sortir de son propre confort et avoir le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Évangile »[1].

Dans les siècles passés, la foi était le moteur des pèlerins, l’énergie des missionnaires, le courage des évêques qui faisaient le tour de leur diocèse, le zèle des curés qui allaient visiter les malades aux quatre coins de leur paroisse, la ferveur des chrétiens qui n’hésitaient pas à parcourir une longue distance à pied pour aller à l’église. Pardonnez-moi d’être terre à terre : dans le contexte actuel de la crise des vocations, la foi eucharistique d’un chrétien se mesure exactement au nombre de kilomètres qu’il est prêt à faire pour participer à la messe dominicale. De toute évidence, les choses ont changé : nous avons des voitures, du pétrole, mais nous n’avons plus la foi. Alors, chacun reste tranquillement chez soi. Notre voiture pourrait nous emmener partout, au bout du monde, mais notre foi ne nous invite plus au voyage. Evidemment, le voyage et la foi ont en commun d’être inconfortables, risqués, périlleux, sans repos ; aller vers l’inconnu n’est jamais tellement rassurant, qu’il s’agisse de l’inconnu du voyage ou de l’inconnu de la foi. Mais rester chez soi pour être confortablement installé tout seul, cela n’est pas digne d’un chrétien, et, en définitive, pas digne de l’homme qui est fait pour risquer, pour découvrir, pour aller de l’avant. Prenons donc appui sur la foi d’Abraham le pèlerin, prenons exemple sur la foi de François-Xavier le missionnaire, de Benoît-Joseph Labre le pèlerin et de tant d’autres figures infatigables, d’apôtres du courage et de la générosité. Mettons en pratique ce commandement que Dieu adresse à tout croyant : « Pars, quitte ». Que les efforts de ce carême nous aident ainsi à bouger, à nous quitter un peu nous-mêmes. C’est ainsi que nous pourrons aller vers Pâques, jusqu’à la joie missionnaire de la Pentecôte.

« La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples est une joie missionnaire. Les soixante-dix disciples en font l’expérience, eux qui reviennent de la mission pleins de joie (cf. Lc 10, 17). Jésus la vit, lui qui exulte de joie dans l’Esprit Saint et loue le Père parce que sa révélation rejoint les pauvres et les plus petits (cf. Lc 10, 21). Les premiers qui se convertissent la ressentent, remplis d’admiration, en écoutant la prédication des Apôtres chacun dans sa propre langue (Ac 2, 6) à la Pentecôte. Cette joie est un signe que l’Évangile a été annoncé et donne du fruit. Mais elle a toujours la dynamique de l’exode et du don, du fait de sortir de soi, de marcher et de semer toujours de nouveau, toujours plus loin. Le Seigneur dit : Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti (Mc 1, 38). Quand la semence a été semée en un lieu, il ne s’attarde pas là pour expliquer davantage ou pour faire d’autres signes, au contraire l’Esprit le conduit à partir vers d’autres villages »[2].  




[1] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n° 20.
[2] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n° 21. 

samedi 8 mars 2014

1er dimanche de carême - année A

Le récit de la faute d’Adam (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7) est l’un des plus difficiles à comprendre pour un homme pécheur. Car nous ne pouvons pas nier que nous entretenons une certaine complicité avec le mal ; c’est pourquoi nous risquons grandement de lire ce texte, qui dévoile l’origine du mal, en cherchant à nous innocenter à bon compte. Pour comprendre vraiment ce texte, il nous faudrait avoir une intelligence toute pure, sans aucun attachement au péché ; mais cela n’est plus possible. Essayons tout de même de lire ce récit avec prudence et lucidité, en nous gardant des contresens qui nous guettent.
Posons d’abord une mauvaise question : pourquoi Dieu a-t-il mis dans le jardin cet arbre qui nous a valu tous nos ennuis ? N’aurait-il pas été plus simple qu’il nous donne le Paradis, tout simplement, sans risque ? Cette question est une fausse question qui ne peut conduire qu’à une fausse réponse. Dieu n’a fait que le bien : « Il vit tout ce qu’il avait fait ; c’était très bon » (Gn 1, 31). En réalité, ce n’est pas l’arbre qui a tenté Eve ; c’est le serpent. Dieu, qui a placé l’arbre, n’a aucune initiative dans la tentation ; il n’est pas la cause du mal, parce que le mal est totalement étranger à son projet de bonheur et de sainteté. Dieu ne recherche que notre bien, il veut que nous connaissions le bien ; tel est son projet créateur. Mais le serpent, ce sinistre personnage, instillant le doute et la confusion dans l’esprit d’Eve a introduit ce trouble fatal qui ferait qu’Eve serait séduite par les mots du serpent et Adam séduit par Eve.
Evoquons une seconde question délicate : pourquoi Dieu a-t-il placé dans ce jardin un arbre dont il ne fallait pas manger ? Par ce détail, l’auteur biblique nous indique que, lorsque Dieu fait une grâce, un cadeau, il doit aussi donner une Loi, un commandement qui est comme un mode d’emploi pour ne pas gâcher la grâce. Voyez exactement : Dieu donne le Paradis (qui est un bien) et il le donne pour que l’homme connaisse le bien ; l’interdiction (ne pas connaître le bien et le mal) n’est pas une restriction, mais bien plutôt la condition de l’épanouissement. Ainsi, jamais, dans la Bible, une grâce n’existe sans exigence ; jamais un cadeau de Dieu ne peut se passer de Loi. Ceci est une règle fondamentale qui constitue le cadre des relations de la bonté de Dieu avec la liberté de l’homme : une grâce et un commandement[1]. En agissant ainsi, Dieu nous estime plus que s’il nous donnait simplement une grâce en nous laissant vivre à notre guise ; par le commandement, Dieu nous associe à la grâce qu’il nous donne. Ici, le commandement prend la forme d’une restriction ; il s’agit pour l’homme de reconnaître que Dieu lui a tout donné mais que lui ne peut pas tout recevoir, qu’il ne doit pas tout prendre. Il y a entre le don de Dieu et l’accueil de l’homme un décalage, une réserve, parce que le don du Créateur dépasse la capacité de la créature. Ainsi la créature reconnaît simplement qu’elle ne vient pas d’elle-même.
C’est précisément cela que le serpent – disons : le diable – n’a pas supporté ; dans sa beauté, il a pensé qu’il pouvait tout avoir, comme Dieu possède tout. Il a voulu tout prendre, et il est tombé. Puis il est allé trouver l’homme pour l’embrouiller et lui suggérer qu’il pouvait lui aussi tout avoir, tout prendre, et que cet arbre, ce seul obstacle minime que Dieu avait placé, n’était bon qu’à profaner. La loi de Dieu, qui était pour notre bonheur, est défigurée par l’embrouille du serpent et elle est vue alors, par illusion, comme étant une loi à transgresser. L’homme avait ainsi au départ un Paradis et un commandement à respecter ; à la fin du récit il a un commandement trahi et, en conséquence logique, il s’est privé du Paradis. Dire qu’Adam et Eve sont chassés du Paradis signifie, en fait, qu’ils en ont chassé Dieu. Le Paradis, le lieu de communion et de bonheur voulu par Dieu, est devenu cette terre où l’homme peut maintenant vivre comme si Dieu n’existait pas.
Mais ce texte s’éclaire encore d’une autre manière, selon ce que dit saint Paul : « Adam préfigurait celui qui devait venir » (Rm 5, 14). Le récit de la Genèse ne peut se comprendre qu’en rapport au Christ. Lire le récit du péché sans voir qu’il n’est pas autre chose qu’une annonce de la Croix ne mène pas très loin. D’une manière prophétique, ce texte décrit très exactement, à l’inverse, ce que sera la Croix. Le péché de l’homme a consisté à toucher à cet « arbre de la connaissance du bien et du mal ». Mais qu’est-ce que cet arbre, sinon une image de la Croix ? En regardant la Croix, je connais le bien – c’est-à-dire la charité, la douceur de Jésus qui meurt en priant pour les hommes – et je connais le mal – c’est-à-dire la haine et la cruauté de ceux qui tuent le Christ (dont je suis moi-même). Voilà la vraie connaissance du bien et du mal. Non plus une connaissance confuse qui ne révèle qu’une nudité (Gn 3, 7), mais une connaissance lucide qui brise le cœur de repentir et incite à la conversion. Le mal est révélé : c’est la mort du Christ. Le bien resplendit plus encore : c’est l’amour du Christ qui nous pardonne.
Sans doute, ce récit très archaïque de la Genèse nous est difficilement accessible, parce que le langage biblique n’est plus le nôtre. Mais nous devons reconnaître que c’est surtout notre complicité avec le mal qui nous aveugle. En ce début de carême, il nous est proposé de rejeter le mal : mais voilà une résolution trop générale. Pour commencer de nous convertir, nous pouvons donc, avec saint Paul, regarder la Croix, voir le mal que nous avons commis, pour découvrir le souverain bien, l’œuvre du Christ.




[1] Un exemple particulièrement éloquent de cette logique est rapporté au don de la manne, dont l’exigence corollaire est la loi du repos sabbatique (Ex 16). 

vendredi 28 février 2014

8ème dimanche du temps ordinaire - année A

Saint Paul, écrivant aux Corinthiens, est amené à décrire en quoi consiste son ministère d’Apôtre (1Co 4, 1-5). Pour bien comprendre ce qu’il affirme, il faut tout d’abord se souvenir que saint Paul a été amené à écrire aux chrétiens de Corinthe à l’occasion d’une discorde, d’un désordre dans la communauté (1Co 1, 10-17). Saint Paul écrit donc, avec autorité, pour trancher un litige – et cela n’est jamais agréable, ni pour ceux qui sont désavoués, ni pour celui qui désavoue. Lorsque saint Paul fait des reproches aux Corinthiens, il ne le fait pas de gaîté de cœur ; il le fait parce qu’il le doit, au nom de la fidélité à l’évangile que le Christ lui a confié.
C’est donc dans ce contexte qu’il présente son ministère : « il faut que l’on nous regarde seulement comme les serviteurs du Christ et les intendants des mystères de Dieu » (1Co 4, 1). Un Apôtre n’est pas le propriétaire de son ministère. Un Apôtre n’est pas son propre “patron”, pour ainsi dire. Un Apôtre est un homme qui est soumis avant tout au Christ et à Dieu. Il est « serviteur » : cela veut dire qu’il doit lui-même obéir et qu’il n’agit pas selon sa propre initiative, mais selon la mission qu’il a reçue du Christ. Il est également « intendant » : cela veut dire qu’il est chargé de transmettre aux fidèles ce qu’il a lui-même reçu, sans tirer aucun avantage personnel. Quel profit, en effet, un Apôtre peut-il tirer de son ministère, sinon d’avoir une vie entièrement consacrée à l’évangile, dans les soucis, les tourments, les persécutions ? Est-ce donc un avantage que d’être sans cesse critiqué, sans cesse mis en cause, de n’avoir aucun repos, de n’être soutenu par personne, sinon par Dieu seul ? La vie d’Apôtre n’est pas tellement confortable, humainement elle n’est aucunement désirable. Ceux qui ont reçu cette charge le savent bien. Au milieu de toutes ces difficultés, saint Paul précise encore quelle est la tâche qu’on exige de lui : « ce que l’on demande aux intendants, c’est en somme de mériter confiance » (1Co 4, 2). La première qualité de l’Apôtre, c’est d’être fiable, d’être fidèle à sa mission. Cela suppose donc une certaine docilité – pour faire ce que Dieu a commandé – et une certaine endurance – pour persévérer dans cette mission divine malgré les embûches humaines. Voilà quelles sont les qualités de l’Apôtre. Dieu n’en demande pas plus ; il n’en demande pas moins.

Ce portrait du ministre du Christ que dresse saint Paul devrait nous aider à comprendre ce qu’est l’Eglise. Aujourd’hui, il n’y a plus d’Apôtres au sens que les premiers chrétiens donnaient à ce mot ; il n’y a plus de fondateurs d’Eglises. Néanmoins, le ministère apostolique continue d’être accompli par le collège des évêques qui sont leurs successeurs et par le Pape, le premier d’entre eux. Parfois on entend des remarques contre les évêques et contre le Pape. Chaque journaliste a sa petite idée sur ce qu’ils devraient dire, ce qu’ils devraient faire. Chaque chrétien aussi sait parfois mieux que le Pape ce qu’il devrait décider. A la veille du synode sur la famille, les bons conseils ne manquent pas ! Mais il y a aussi les critiques ; on reproche à l’Eglise d’être rétrograde, intransigeante. Lorsque la tentation de ces critiques vient en nous, il nous serait bon de nous souvenir de cette lettre aux Corinthiens et de nous demander : les évêques seraient-ils des intendants fidèles s’ils se mettaient à parler comme les sondages ? Le Pape accomplirait-il un ministère authentique s’il laissait de côté l’évangile pour suivre l’opinion. Mais certains se plaignent que l’évangile est trop dur – la semaine dernière on nous demandait d’être parfaits (Mt 5, 48) : c’est intolérable ! Oui, l’évangile est difficile, austère, exigeant. Mais le Pape n’est pas au-dessus des Apôtres pour nous dispenser d’appliquer l’exigence de l’évangile. Le Pape est un serviteur de l’évangile, un intendant de la volonté de Dieu. Le Pape n’est pas le “patron” de l’Eglise, pas plus que l’évêque n’est le “patron” du diocèse, pas plus que le curé n’est le “patron” de sa paroisse. Lorsque Jésus a confié à Pierre la charge de conduire l’Eglise, il lui a dit : « Sois le pasteur de mes brebis » (Jn 21, 16) ; il ne lui a pas dit : « Les brebis sont à toi, fais ce que tu veux ». Il lui a bien dit : « Sois le pasteur de mes brebis ». Jésus est bien le maître. Et tous les ministres, le Pape les évêques, les prêtres, ne sont que des serviteurs de l’évangile – l’évangile auquel ils doivent être fidèles leur semble exigeant, pour eux comme pour vous. Il n’est pas question pour autant d’y déroger.
Alors les critiques continueront. Et les responsables de l’Eglise devront continuer à dire : « Pour ma part, je me soucie fort peu de votre jugement sur moi, ou de celui que prononceraient les hommes » (1Co 4, 3). Est-ce de l’indifférence ou du mépris ? Non. Saint Paul n’est pas insensible à ce qu’on lui reproche ; mais il met la vérité de l’évangile au-dessus de sa bonne réputation. Il a le choix entre la fidélité au Christ d’une part et la bonne opinion des foules d’autre part. Saint Paul a choisi, non pour se faire haïr des Corinthiens, mais pour rester un ami de Dieu. Il est demandé aux ministres de l’Eglise de faire également ce choix de la fidélité, même lorsque cela est humainement très pénible. Prions donc pour tous ceux qui exercent un ministère dans l’Eglise afin qu’ils ne se laissent pas détourner de leur mission et qu’ils affrontent avec courage les oppositions et les vicissitudes. Ils ont plus besoin de vos prières que de vos reproches.


vendredi 21 février 2014

7ème dimanche du Temps Ordinaire - année A

« N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit Saint habite en vous » (1Co 3, 16). Cette phrase de saint Paul nous remplit de fierté, car ce n’est pas rien d’être le sanctuaire du Seigneur. Cette fierté est légitime, mais pour qu’elle ne devienne pas vaniteuse, il convient de remarquer quelque chose d’essentiel, que nous tenons habituellement pour un détail : cette phrase est au pluriel. Paul ne s’adresse pas à « moi » pour « me » dire : « Tu » es le temple de Dieu. Paul s’adresse à la communauté rassemblée, à l’Eglise, pour lui dire : la communauté que vous formez est le temple du Seigneur. Il faut prendre au sérieux ce pluriel. Si la phrase était au singulier (tu), cela voudrait dire que je serais une sorte d’incarnation du Seigneur, que Dieu se serait localisé dans les limites de mon corps et dans les étroitesses de mon esprit – on voit bien qu’une telle compréhension est indigne ! Dieu immense ne saurait habiter les petitesses d’un individu particulier, si intelligent et si généreux soit-il. En revanche, en remarquant que la phrase est au pluriel (« vous êtes »), on comprend que Dieu n’est pas dans untel ou untel, mais dans la relation ecclésiale, dans le lien de charité qui unit les croyants : Dieu « est le Sujet qui se fait connaître et se manifeste dans la relation de personne à personne »[1].
On rapproche souvent cette phrase de Paul d’une autre affirmation assez semblable, tirée de la même lettre : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit Saint ? » (1Co 6, 19). Là encore, il faut le souligner, la phrase est au pluriel (vous) et il est pourtant fait mention d’un corps (au singulier). Il ne peut donc s’agir d’un corps physique, sinon Paul dirait soit : « ton corps », soit « vos corps » ; mais il dit « votre corps », c’est-à-dire un seul corps qui appartient à plusieurs. On comprend donc à nouveau que Paul s’adresse à l’Eglise et c’est précisément une manière de parler qui lui est habituelle que de désigner l’Eglise comme un corps (1Co 12, 27).
Qu’est donc ce sanctuaire que Paul évoque devant les Corinthiens, sinon la réalité communautaire ecclésiale ? Et où réside le Saint Esprit sinon dans la charité qui nous relie les uns aux autres ? Dire que nous sommes le temple de Dieu et dire que l’Esprit Saint habite dans notre corps, cela signifie que Dieu est présent dans nos relations. Il serait naïf d’imaginer que Dieu soit physiquement présent dans les individus, un par un ; en revanche, il est magnifique de voir, de lire la présence de Dieu dans les liens de charité, d’amour, qui unissent les croyants. Saint Jean dit la même chose : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra pour mes disciples » (Jn 13, 35). Ce n’est pas en regardant un croyant qu’on peut discerner la vérité de l’évangile ; mais en voyant comment une paroisse, un diocèse, vit dans une charité authentique, alors tout le monde peut reconnaître qu’il y a là une présence de Dieu. Là où deux chrétiens se témoignent de l’amour mutuel, là est le sanctuaire de l’Esprit Saint ; là, en quelque sorte, Dieu devient visible. Dans une humanité en proie à l’égoïsme, à l’indifférence, à la violence, c’est cela le salut : Dieu est venu sauver les relations entre les hommes. Le salut n’est pas individuel, il est ecclésial. « Dans le Christ, Dieu ne rachète pas seulement l’individu mais aussi les relations sociales entre les hommes »[2] : c’est en fondant des relations nouvelles, charitables, ecclésiales, que Dieu sauve les hommes.

Comment comprendre ensuite la mise en garde ? « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu… » (1Co 3, 17) – qu’est-ce que détruire le temple de Dieu sinon ruiner la charité, semer la zizanie, jeter la discorde parmi les chrétiens ? Voilà bien le péché que Paul veut ici dénoncer, voilà la faute qu’il veut interdire par-dessus tout aux disciples du Christ. En effet, le contre-témoignage de nos divisions met en péril l’existence même de l’Eglise. Si nous ne sommes plus capables de présenter au monde une charité visible, radieuse, alors il ne faut pas s’étonner de la faiblesse de l’Eglise. Seule la charité est éloquente. On peut mener toutes les actions d’évangélisation que l’on veut, accomplir toutes les entreprises humanitaires imaginables, si les membres de l’Eglise ne sont pas liés par la charité, tout cela restera stérile. Nous ne serions qu’un cuivre qui résonne, une cymbale qui retentit (1Co 13, 1) ; nous ne serions qu’un petit néant égoïste et prétentieux.
Notre richesse, le trésor de l’Eglise, ce qui fait que l’Eglise est le temple de Dieu, c’est la charité. Mais la charité, par définition, ne peut être qu’une charité mutuelle. On ne peut pas dire : « j’ai la charité » comme s’il s’agissait d’une propriété privée, comme si Dieu résidait dans l’individu. La charité nous oblige à aimer les autres, à nous décentrer de nous-mêmes, à oublier nos exigences de confort et d’estime pour servir les autres. Si nous voulons que Dieu soit présent, nous devons aimer. Refuser d’aimer, ou même oublier d’aimer, c’est rejeter Dieu loin des hommes. Aimer ses frères, c’est donner au monde la présence du Seigneur ; c’est être son sanctuaire.




[1] Pape François, Lettre encyclique Lumen fidei, n° 36.
[2] Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n° 52 ; cité par le Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n° 178.