« Que
devons-nous faire ? »
(Lc 3, 10 ; 12 ; 14). Cette étonnante question revient plusieurs
fois dans l’évangile que nous avons entendu, posée à Jean Baptiste. Cette même
question sera posée au jour de la Pentecôte, après le discours de saint
Pierre : « D’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent
à Pierre et aux apôtres : “Frères, que devons-nous faire ?” »
(Ac 2, 37). Et, dans la foulée, ces hommes qui ont entendu la prédication,
l’annonce de la Résurrection, reçoivent le baptême. On peut donc comprendre que
cette question, dans l’Eglise ancienne, se rattachait au baptême, à celui que
pratiquait Jean, mais aussi à celui que le ministère de Jean annonçait, au
baptême proprement chrétien célébré par les apôtres après la résurrection. Regardons
cela d’un peu plus près.
Au Ier s., les hommes étaient dans une grande
incertitude morale, tout comme aujourd’hui. Des tentations nombreuses, des
illusions décevantes, des opinions versatiles entretenaient une totale
confusion sur les grandes questions de l’existence. Ces publicains, ces
soldats, toutes ces foules qui viennent voir Jean Baptiste sont des hommes de
bonne volonté, sans doute, puisqu’ils font cette démarche d’aller vers ce
prophète. Peut-être aussi sont-ils poussés par de la curiosité, mais
accordons-leur que ce soit une saine curiosité. Fondamentalement, ils sont
désorientés. Les publicains sont accaparés par leurs affaires ; les
soldats sont pris par leur métier et, dans un contexte de guerre, par la
violence ; les foules sont obnubilées par leurs préoccupations
quotidiennes.
Et il faut bien reconnaître qu’il y avait de quoi : dans
un petit pays assez pauvre, occupé par les troupes romaines, où il n’était pas
garanti de manger à sa faim, les braves gens ordinaires
avaient plus d’un problème à résoudre pour trouver de quoi survivre, pour éviter d’aller en prison, pour protéger leur famille. Rien n’était
simple. Et l’homme qui est ainsi constamment inquiet du court terme n’est plus
capable de réfléchir, de rentrer en lui-même, de s’interroger sur le bonheur,
sur le bien, sur la valeur de la vie, sur la gratuité de l’amour. Ces
questions, pourtant décisives, sont malheureusement un luxe en temps de crise. Lorsqu’il
faut d’abord résoudre l’urgent, on renonce à s’interroger sur l’essentiel. Et
puis l’homme n’est pas infaillible et son jugement personnel est parfois
encombré par des idées fausses, par des peurs ou par des mauvaises habitudes.
Pour toutes ces raisons, il est utile de demander conseil. Dans l’Antiquité, la
première démarche de l’honnête homme, et la première démarche du chrétien,
consiste donc à poser cette question : « Que
devons-nous faire ? ».
On remarquera que les réponses de Jean Baptiste n’ont rien
d’extraordinaire ; il se contente d’énoncer quelques règles simples de
justice, de modération, de générosité. Il dit des choses que tout le monde
aurait pu lire par ailleurs. Ce qui importe donc, plus encore que les réponses
de Jean, c’est bien qu’on lui pose la question. Jean n’est pas une machine à
donner des bonnes réponses ; il est avant tout un homme disponible pour
entendre des questions. Et dans un monde où chacun n’était préoccupé que de sa
propre survie, il fallait bien être prophète pour accepter d’écouter les
questions des autres.
Ce qui est décisif, c’est qu’on accepte de ne pas se croire
omniscient, de ne pas penser qu’on ait toujours raison, et qu’on ait le courage
d’entendre d’un autre quelques vérités simples qui puissent interpeller notre
conscience. Cela est au fondement de notre vie de baptisé ; c’est au
fondement de notre appartenance à l’Eglise. On rencontre aujourd’hui beaucoup
de chrétiens qui savent mieux que tout le monde ce qui est bien, qui seraient
capables de conseiller le Pape et de dire aux évêques ce qu’ils doivent penser.
Les foules du Jourdain ne sont pas allées expliquer à Jean Baptiste ce qu’il
devait dire ; pas plus que les pèlerins de Jérusalem, à la Pentecôte, ne
sont venus donner leur avis à Pierre. Mais aujourd’hui, tout le monde voudrait
dire : « Voilà ce que tu dois faire » ; c’est le
fameux : « Tu n’as qu’à… » qui peut briser une amitié. Mais ils
sont peu nombreux ceux qui ont l’idée de dire : « Que dois-je faire ? »
Ce serait se reconnaître fragile, hésitant, vulnérable ; et personne ne
veut dévoiler ses faiblesses.
Il y a pourtant, au fondement
de la foi, une attitude de docilité. Il est facile de diagnostiquer la crise de
la foi chrétienne aujourd’hui : elle ne vient pas de doutes sérieux, ou
d’une perte de confiance en Dieu. Il s’agit beaucoup plus simplement d’un
malaise de l’écoute, d’un trouble auditif. Plus personne
n’imagine devoir accueillir d’un autre un conseil – tandis que tout le monde
est prêt à donner son avis. Et peu de gens relèvent la contradiction, car si
tous veulent parler et si personne ne souhaite écouter, évidemment, on ne va
pas très loin. Si nous ne voulons pas que la foi disparaisse complètement, il
nous faut faire cette démarche, humble et courageuse, qui consiste à demander à
l’Eglise : « Que devons-nous faire ? ». Cette écoute
proprement chrétienne, l’« obéissance de la foi »
(Rm 1, 5) n’est pas une aliénation ; c’est une collaboration dans la
charité, un soutien mutuel dans l’amour, parce qu’il est difficile de croire
tout seul et qu’il est bon de s’en remettre aussi, en conscience, à l’avis d’un
autre.
Il n’est pas interdit, quand on est confronté à une décision
difficile, ou simplement à une souffrance, d’aller voir un prêtre et de lui
demander un conseil, un encouragement. Le prêtre n’est pas là pour prendre la
décision à votre place ; il n’est pas là non plus pour vous imposer une
solution à laquelle il vous faudrait obéir aveuglément. Demander conseil, c’est
solliciter d’un autre qu’il éclaire votre liberté. Comme Jean Baptiste, le
prêtre est là pour rappeler, dans le secret d’une discussion bienveillante,
quelques principes simples, qui seront peut-être lumineux pour votre conscience.
Les premiers disciples sont devenus croyants en écoutant
l’annonce de la Résurrection. Se
laisser instruire par la parole d’un autre, c’est aussi cela, être chrétien.
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