En ce début de Carême,
nous sommes invités à nous interroger sur le déluge (Gn 9, 8-15). Il est
toujours tentant de rejeter cette page de la Bible dans l’arrière fond mythique
des Ecritures anciennes[1] :
ce texte ne serait qu’une survivance de récits archaïques et naïfs, sans aucune
utilité pour notre foi. Mais, si tel était le cas, il deviendrait difficile de
comprendre alors pourquoi saint Pierre revient sur ce sujet (1P 3, 18-22). Que
les premiers auteurs de l’Ancien Testament aient été des hommes primitifs, cela
est possible (et nous-mêmes sommes peut-être plus primitifs que ne le laisse
supposer notre niveau technique). Mais on ne peut pas en dire autant de de la
moralité ni de l’intelligence des hommes de l’époque du Christ : les
Apôtres étaient tout sauf des naïfs aveuglés par des superstitions
préhistoriques. Il est donc impossible, par honnêteté intellectuelle, de
disqualifier les récits du déluge ; il nous faut prendre au sérieux cette
page de la Genèse.
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Saint Marc (Venise) |
Pour ce faire, il n’est
peut-être pas nécessaire de s’attacher à toutes les images et les symboles
contenus dans ce récit, mais plutôt d’en souligner quelques aspects plus
fondamentaux. Tout d’abord, il convient de remarquer que le déluge n’est pas la
fin du monde ; c’est la fin d’un monde. Car la Bible ne nous
présente pas un dieu destructeur ou violent, mais bien un Dieu créateur. Dieu
est source de vie, et non un meurtrier. Et le déluge est donc plutôt une
création nouvelle qu’une destruction finale ; c’est, précisément, la
fondation d’une humanité renouvelée. Lorsque nous lisons un texte biblique nous
sommes tentés d’y voir le négatif : toute la terre est inondée ;
c’est horrible. Et nous oublions de voir le positif : Dieu a sauvé Noé et
sa famille. Au-delà de la catastrophe réelle que nous imaginons comme horrible
(et à laquelle d’ailleurs, nous ne croyons pas trop) c’est pourtant bien cela
qui est le vrai sens du récit : Dieu a sauvé Noé et sa famille.
Essayons maintenant de
mettre un peu de théologie dans cette histoire. Les hommes de l’Ancien
Testament avaient déjà compris que de fonder l’humanité en Adam était une
impasse. Si Adam est l’homme qui s’est révolté contre Dieu (Gn 3), il est
désespérant d’appartenir à sa descendance. Malgré tous nos efforts, nous
restons les enfants d’un criminel, et c’est une honte lourde à porter. Il faut
donc trouver un autre fondement pour l’humanité, une origine nouvelle. Et c’est
ce qu’expose donc le récit du déluge. Au-delà de l’aspect terrifiant du
cataclysme, nous voyons comment Dieu préserve le Juste. Et à partir de Noé,
Dieu crée quelque chose de nouveau, il fonde une humanité meilleure. Car si, en
Adam, nous sommes tous les enfants d’un criminel, en Noé nous sommes les
héritiers du seul Juste de la terre. Noé est, en quelque sorte, un nouvel Adam ;
et l’hérédité du péché est ainsi compensée par la sainteté d’un ancêtre commun.
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Monreale (Sicile) |
Cela devient très
intéressant pour parler de Jésus. Ce que Noé représentait symboliquement, Jésus
l’est réellement. Jésus est véritablement le fondement d’une humanité
renouvelée. Et cette humanité meilleure ne relève plus d’une hérédité
charnelle, mais de la fidélité à l’Alliance de Dieu. C’est pourquoi, ce que Noé
et sa famille annonçaient, Jésus et ses disciples, Jésus et son Eglise
l’accomplissent pleinement. Et le symbole devient d’autant plus parlant et
explicite que le rite du baptême peut se rattacher au thème du déluge
(1P 3, 20-21). Si le déluge est une inondation, le baptême est une noyade.
Dans les deux cas, il y a l’idée d’un engloutissement sous les eaux, pour faire
advenir quelque chose de nouveau et de meilleur. C’est pourquoi la bénédiction
de l’eau baptismale – qu’on ne peut accuser de naïveté – reprend aujourd’hui encore
cette idée : « Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui
fait revivre, puisque l’eau y préfigurait à la fois la fin de tout péché et le
début de toute justice ».
Si nous prenons au
sérieux cet épisode du déluge, nous découvrons donc cette vérité spirituelle
fondamentale : Dieu nous appelle dans son Alliance à former une humanité
renouvelée. Si le déluge vient détruire des pécheurs, l’intervention de Dieu
préserve l’homme juste. Mais la vie que le Juste reçoit au-delà du cataclysme
n’est pas un simple retour à une existence ordinaire : c’est une vie
nouvelle, fondée sur une Alliance (Gn 9). Pour nous, c’est une vie de
ressuscités que nous menons depuis notre baptême. Nous vivions avant notre
baptême – de même que l’humanité vivait avant le déluge. Mais désormais, notre
vie de chrétien n’est plus celle que nous avons reçue d’Adam, mais bien celle
qui vient de la grâce du Christ – et c’est ce qui fait toute la différence.
Que le récit
du déluge emprunte à certains fonds mythiques ne l’empêche pas d’exprimer une
vérité théologique utile à la foi ; qu’il exprime une vérité utile à la
foi n’oblige pas les croyants à rechercher les vestiges de l’arche de Noé sur
quelque montagne d’Arménie ou d’ailleurs.
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