vendredi 20 février 2015

1er dimanche de carême - année B

En ce début de Carême, nous sommes invités à nous interroger sur le déluge (Gn 9, 8-15). Il est toujours tentant de rejeter cette page de la Bible dans l’arrière fond mythique des Ecritures anciennes[1] : ce texte ne serait qu’une survivance de récits archaïques et naïfs, sans aucune utilité pour notre foi. Mais, si tel était le cas, il deviendrait difficile de comprendre alors pourquoi saint Pierre revient sur ce sujet (1P 3, 18-22). Que les premiers auteurs de l’Ancien Testament aient été des hommes primitifs, cela est possible (et nous-mêmes sommes peut-être plus primitifs que ne le laisse supposer notre niveau technique). Mais on ne peut pas en dire autant de de la moralité ni de l’intelligence des hommes de l’époque du Christ : les Apôtres étaient tout sauf des naïfs aveuglés par des superstitions préhistoriques. Il est donc impossible, par honnêteté intellectuelle, de disqualifier les récits du déluge ; il nous faut prendre au sérieux cette page de la Genèse.
Saint Marc (Venise)

Pour ce faire, il n’est peut-être pas nécessaire de s’attacher à toutes les images et les symboles contenus dans ce récit, mais plutôt d’en souligner quelques aspects plus fondamentaux. Tout d’abord, il convient de remarquer que le déluge n’est pas la fin du monde ; c’est la fin d’un monde. Car la Bible ne nous présente pas un dieu destructeur ou violent, mais bien un Dieu créateur. Dieu est source de vie, et non un meurtrier. Et le déluge est donc plutôt une création nouvelle qu’une destruction finale ; c’est, précisément, la fondation d’une humanité renouvelée. Lorsque nous lisons un texte biblique nous sommes tentés d’y voir le négatif : toute la terre est inondée ; c’est horrible. Et nous oublions de voir le positif : Dieu a sauvé Noé et sa famille. Au-delà de la catastrophe réelle que nous imaginons comme horrible (et à laquelle d’ailleurs, nous ne croyons pas trop) c’est pourtant bien cela qui est le vrai sens du récit : Dieu a sauvé Noé et sa famille.
Essayons maintenant de mettre un peu de théologie dans cette histoire. Les hommes de l’Ancien Testament avaient déjà compris que de fonder l’humanité en Adam était une impasse. Si Adam est l’homme qui s’est révolté contre Dieu (Gn 3), il est désespérant d’appartenir à sa descendance. Malgré tous nos efforts, nous restons les enfants d’un criminel, et c’est une honte lourde à porter. Il faut donc trouver un autre fondement pour l’humanité, une origine nouvelle. Et c’est ce qu’expose donc le récit du déluge. Au-delà de l’aspect terrifiant du cataclysme, nous voyons comment Dieu préserve le Juste. Et à partir de Noé, Dieu crée quelque chose de nouveau, il fonde une humanité meilleure. Car si, en Adam, nous sommes tous les enfants d’un criminel, en Noé nous sommes les héritiers du seul Juste de la terre. Noé est, en quelque sorte, un nouvel Adam ; et l’hérédité du péché est ainsi compensée par la sainteté d’un ancêtre commun.
Monreale (Sicile)

Cela devient très intéressant pour parler de Jésus. Ce que Noé représentait symboliquement, Jésus l’est réellement. Jésus est véritablement le fondement d’une humanité renouvelée. Et cette humanité meilleure ne relève plus d’une hérédité charnelle, mais de la fidélité à l’Alliance de Dieu. C’est pourquoi, ce que Noé et sa famille annonçaient, Jésus et ses disciples, Jésus et son Eglise l’accomplissent pleinement. Et le symbole devient d’autant plus parlant et explicite que le rite du baptême peut se rattacher au thème du déluge (1P 3, 20-21). Si le déluge est une inondation, le baptême est une noyade. Dans les deux cas, il y a l’idée d’un engloutissement sous les eaux, pour faire advenir quelque chose de nouveau et de meilleur. C’est pourquoi la bénédiction de l’eau baptismale – qu’on ne peut accuser de naïveté – reprend aujourd’hui encore cette idée : « Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui fait revivre, puisque l’eau y préfigurait à la fois la fin de tout péché et le début de toute justice ».
Si nous prenons au sérieux cet épisode du déluge, nous découvrons donc cette vérité spirituelle fondamentale : Dieu nous appelle dans son Alliance à former une humanité renouvelée. Si le déluge vient détruire des pécheurs, l’intervention de Dieu préserve l’homme juste. Mais la vie que le Juste reçoit au-delà du cataclysme n’est pas un simple retour à une existence ordinaire : c’est une vie nouvelle, fondée sur une Alliance (Gn 9). Pour nous, c’est une vie de ressuscités que nous menons depuis notre baptême. Nous vivions avant notre baptême – de même que l’humanité vivait avant le déluge. Mais désormais, notre vie de chrétien n’est plus celle que nous avons reçue d’Adam, mais bien celle qui vient de la grâce du Christ – et c’est ce qui fait toute la différence.




Que le récit du déluge emprunte à certains fonds mythiques ne l’empêche pas d’exprimer une vérité théologique utile à la foi ; qu’il exprime une vérité utile à la foi n’oblige pas les croyants à rechercher les vestiges de l’arche de Noé sur quelque montagne d’Arménie ou d’ailleurs. 

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