jeudi 14 juillet 2016

16e dimanche du temps ordinaire - année C


Cet épisode de la vie d’Abraham entendu en première lecture (Gn 18, 1-10) nous est sans doute familier à travers une image, une icône qui fut peinte au XVe siècle par le moine russe Andrei Roublev: trois anges assis autour d’une table (1). Nous ne voyons pas Abraham ni Sara, on devine un arbre, le chêne de Mambré, derrière le personnage central et, dans le fond, quelques rochers et une maison dont le texte ne dit rien. Les trois anges tiennent des sceptres et sont assis sur des trônes; ce récit de l’ancien Testament a toujours été compris par les chrétiens comme une première révélation de la Trinité. 


Au-delà des libertés que le peintre a prises par rapport à la narration, au-delà du sens trinitaire qu’on a donné à cet épisode, je voudrais relever comment cette icône interprète le climat de joie festive que contient le texte de la Genèse. Dans le récit, il y a comme une précipitation, comme un climat d’urgence et d’exultation dans ce fait de l’hospitalité. On comprend bien cela: Abraham vit dans le désert, un lieu où les relations humaines sont rares, où l’amitié est resserrée à la dimension du petit clan. En outre, Abraham et Sara sont vieux et sans enfants. Tout cela indique une existence assez morne que vient rythmer le cycle des saisons avec une régularité monotone. Dans cet univers un peu triste, le passage d’une caravane ne peut pas ne pas être une occasion de très grandes réjouissances; c’est un événement. Comment Abraham va-t-il accueillir cette nouveauté? 

Les exigences de l’hospitalité étaient, dans l’Orient ancien, et particulièrement chez les nomades, d’une souveraine importance. Abraham ne s’y trompe pas: c’est une opportunité pour lui que de se trouver sur le passage de ces hommes. «Si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur» (Gn 18, 3). Aujourd’hui, dans notre civilisation de l’égoïsme, on penserait plutôt que c’est une chance pour le voyageur de trouver un campement où il va pouvoir se ravitailler; mais la mentalité biblique raisonne à l’inverse: c’est une grâce pour Abraham d’accueillir des voyageurs, une grâce qui vaut la peine d’organiser un immense festin. Cela mérite qu’on tue «le veau gras» (Gn 18, 7), à l’improviste. La fête est d’autant plus magnifique qu’elle était imprévisible. Imaginez, si un voyageur inconnu, si un importun sonne à votre porte un soir à l’heure du dîner: allez-vous l’accueillir en ouvrant pour lui la bouteille de champagne et en préparant le foie gras que vous teniez prêts à cette éventualité? C’est pourtant, dans sa culture et dans le luxe de son époque, ce que fait Abraham qui sait que l’accueil est une bénédiction pour celui qui offre l’hospitalité, plus encore que pour celui qui la reçoit. 

La dimension que prend la fête est alors vraiment extraordinaire, excessive, surabondante. «Prends vite trois grandes mesures de fleur de farine – dit Abraham à Sara – pétris la pâte et fais des galettes» (Gn 18, 6). Pour autant qu’on puisse avoir une idée des unités, une mesure fait plus de dix litres; imaginez combien de personnes on peut nourrir avec un veau gras et des galettes préparées avec trente litres de farine! Ce n’est pas un petit rôti de veau servi avec sa tranche de pain pour trois personnes. C’est un immense festin pour les voyageurs, pour Abraham et pour tout son campement. Le vocabulaire de la hâte ajoute encore à cette description de l’exultation. 

Et pourtant, rien dans cette joie n’indique qu’elle ait été une excitation, rien de frénétique. Sur l’icône de Roublev, la sérénité des trois personnages est majestueuse. En relisant ce récit, en contemplant l’empressement de Sara pétrissant ses trente litres de farine, Jésus inventera cette parabole pleine d’une paisible spiritualité: «Le Royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé» (Mt 13, 33). Qu’est-ce donc que cette hâte de Sara? C’est une image du Royaume des cieux. L’hospitalité est une parabole de la présence de Dieu. Ou, pour reprendre le mot de l’évangile, l’hospitalité est «la meilleure part» (Lc 10, 42). Cette vérité n’était pas inconnue des premiers chrétiens: «N’oubliez pas l’hospitalité, car c’est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, reçurent chez eux des anges» (He 13, 2). Le Pape François ne manque pas une occasion de nous le rappeler: «Il est important de le savoir: dans les familles chrétiennes les plus simples, la sainte loi de l’hospitalité a toujours été en vigueur» (2). La vraie question est celle-ci: comment une famille saura-t-elle que Dieu est présent, si elle ne sait pas accueillir? C’est en pratiquant l’hospitalité qu’Abraham et Sara ont reçu la promesse (Rm 9, 9); c’est en pratiquant l’hospitalité que Marthe et Marie ont entendu la parole (Lc 10, 38-39). Comment rencontrera-t-il le Seigneur celui qui ne sait pas recevoir, qui ne sait pas donner, qui ne sait pas offrir une fête à l’inconnu de passage? Si cette femme qui fait des galettes est l’image du Royaume, si les trois visiteurs sont l’icône de la Trinité, si les disciples d’Emmaüs ont reconnu le Ressuscité alors qu’ils l’invitaient à dîner (Lc 24), il serait alors bien triste de se barricader dans son confort domestique. Dieu passe; il serait dommage de ne pas le retenir pour un instant d’écoute et de joie. C’est dans l’accueil et la gratuité que le Seigneur nous parle. 


(1) https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Andreï_Roublev

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Icône_de_la_Trinité


(2) Audience générale du mercredi 10 septembre 2014.

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2014/documents/papa-francesco_20140910_udienza-generale.html


vendredi 8 juillet 2016

15e dimanche du temps ordinaire - année C


Ce texte tiré du Deutéronome (30, 10-14), entendu en première lecture, est d'une très haute portée spirituelle. Il y est question de la "loi". Vous savez que le titre même de ce livre, Deutéronome, veut dire: "seconde loi", c'est-à-dire: relecture de la Loi. Tous les peuples sont fondés par une loi commune, et le peuple d'Israël n'échappait pas à la règle. C'est par référence à un corpus législatif, placé sous l'autorité de Moïse, que les Hébreux pouvaient vivre en société. Cette Loi de Moïse était un ensemble de prescriptions liturgiques, fiscales et sociales, de commandements éthiques et politiques, qui garantissaient une certaine justice dans les relations entre les hommes. Dans cette Loi, qui comprenait de très nombreux articles, se trouvait également un résumé très succinct et très exigeant en dix paroles (Ex 20; Dt 5), le Décalogue (Ex 34, 28). 

La question que pose le fragment que nous avons entendu peut se formuler ainsi: où se trouve la Loi? où est-elle inscrite? Il est clair que la Loi se trouve d'abord écrite dans un texte, dans un code. Evidemment, à l'époque de l'ancien Testament les livres n'avaient la forme qu'ils ont maintenant, avec des pages; c'étaient plutôt des rouleaux de parchemin. Mais, à cette différence près, les juristes d'Israël possédaient une version écrite des lois selon lesquelles ils jugeaient leurs frères, de même que les magistrats d'aujourd'hui se réfèrent aux codes qu'ils utilisent. Les Lois essentielles étaient aussi fréquemment gravées sur des plaques de pierre ou de bronze affichées à l'entrée des sanctuaires, de façon à être connues de tous. On faisait cela en Israël, on le faisait également à Rome (1). Aussi, dans toute l'Antiquité civilisée, le droit existait sous forme écrite; la Loi se trouvait dans le texte de loi

Est-ce suffisant? Si la loi reste écrite dans le texte (c'est-à-dire: si elle reste extérieure à l'homme) comment sera-t-elle mise en pratique? Une loi, on le sait, n'est efficace que si les citoyens se conforment à l'esprit du législateur, agissent selon ce qu'il a prévu. Sinon, on peut écrire tous les beaux textes qu'on veut sur tous les supports qu'on souhaite, une telle loi reste une utopie tant que personne ne s'efforce de l'appliquer, tant que personne ne l'intériorise. Aussi, dans ce Deutéronome, dans cette relecture de la Loi de Moïse, l'auteur biblique précise que la loi n'est pas seulement un texte normatif extérieur; en tant qu'elle est la loi de Dieu, elle est aussi une intuition spirituelle intérieure à l'homme

"Elle est tout près de toi, cette Parole; elle est dans ta bouche et dans ton coeur, afin que tu la mettes en pratique" (Dt 30, 14). 

On sait bien qu'une loi imposée par une autorité extérieure peut être violente, qu'elle peut s'exercer par contrainte, qu'elle peut éventuellement heurter la conscience des hommes. Une telle loi ne respecte pas l'humanité à laquelle elle s'adresse; elle la soumet plus qu'elle ne la libère. Il y a des lois mauvaises qui oppriment alors que la finalité de l'action politique ne devrait jamais être qu'une saine éducation à la liberté. Qu'en est-il donc de la loi de Dieu? Dieu est tout-puissant, dit-on; il pourrait donc exercer toute son autorité pour réduire les hommes à agir selon ses désirs; il pourrait utiliser sa force pour faire des hommes se sujets, ses esclaves. Il pourrait leur faire sentir sa tyrannie... mais cela ne serait pas digne de sa bonté. 

Lorsqu'il donne une loi, Dieu se montre beaucoup plus sage et bienveillant. Comme Créateur, Dieu nous a donné une nature, une intelligence et une volonté, pour que nous puissions connaître le bonheur. Et la loi qu'il nous donne n'est donc jamais une contrainte extérieure, un exercice de soumission; elle est une aide, un soutien adressé à notre intelligence et à notre volonté pour que, par des actions qui soient vraiment conformes à notre bien, par des choix qui nous construisent, nous parvenions à cette joie pour laquelle il nous a créés. 

De cela, le prophète Jérémie a eu une très vive conscience. Il a montré comment Dieu, dont on disait qu'il avait écrit lui-même les tables des dix commandements (Ex 31, 18), écrivait aussi la Loi dans le coeur des hommes: "Voici l'Alliance que je conclurai avec la maison d'Israël en ces jours-là, oracle du SEIGNEUR: je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur coeur" (Jr 31, 33). Voilà quelle est cette Alliance bienveillante de Dieu avec les hommes; ce n'est pas un traité de soumission, ce n'est pas une domination qui s'exercerait par contrainte. C'est un dialogue intime, c'est une parole écrite dans la conscience, qui respecte la conscience; c'est une loi du coeur qui rend le coeur de l'homme paisible et serein. Il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui soit violence ou dictature. Il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui ne soit humain, profondément humain, pour aider l'homme à grandir; il n'y a rien dans la Loi de Dieu qui opprime ou asservisse. La loi de Dieu est tout entière une "loi de liberté" (Jc 1, 25; 2, 12) en vue du bonheur de l'homme. 

Pour conclure, relevons que saint Paul a cité et commenté ce texte du Deutéronome. La problématique de Paul, c'est d'affirmer que la Loi de Moïse, tout en étant bonne par elle-même, était appelée à être dépassée. Paul montre comment la Loi elle-même annonçait qu'il faudrait passer de la Loi à la foi. Il explique cela en détail dans l'épître aux Romains - ce n'est pas le lieu de développer toute cette théologie. Dans son argumentation, il cite donc: "Elle est proche de toi, cette parole, dans ta bouche et dans ton coeur" (Dt 30, 14; Rm 10, 8); et il précise quelle est cette parole: "il s'agit de la parole de la foi que nous prêchons" (Rm 10, 8). Pour nous, chrétiens, la foi est devenue notre loi intérieure. A la Loi de Moïse qui obligeait en conscience selon la multitude pédagogique de ses commandements tâtillons, a succédé la foi en la résurrection de Jésus. Et cette foi est inscrite dans nos coeurs, parce qu'il est bon que nos coeurs soient croyants; cette foi se trouve dans notre conscience, parce que c'est par la foi en la résurrection que notre conscience peut être libre et sereine au milieu des épreuves de ce temps. Telle est la délicatesse de Dieu qui nous a créés pour que nous croyions en lui, et qui inspire lui-même à notre intimité de lui faire confiance. En cela, il ne peut ni se tromper, ni nous tromper; le bonheur qu'il nous propose ainsi ne saurait nous décevoir. 


(1) C'est ce qu'on appelle la Loi des douze tables. 
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Loi_des_Douze_Tables  

vendredi 1 juillet 2016

14e dimanche du temps ordinaire - année C


"Réjouissez-vous avec Jérusalem... soyez avec elle pleins d'allégresse, vous tous qui la pleuriez" (Is 66, 10). Cette invitation - ou plutôt ce commandement du prophète - est assez étonnant, d'autant que les pleurs dont il s'agit sont, d'après le mot hébreu, des larmes de deuil. Il serait déjà curieux de se réjouir lorsqu'on est endeuillé; mais la chose devient vraiment très étrange s'il s'agit de se réjouir avec celui dont on porte le deuil. 

De quoi s'agit-il? Quel est ce deuil? Les événements historiques qui constituent le contexte de cet oracle d'Isaïe nous sont assez bien connus par ailleurs. Le roi de Babylone, Nabuchodonosor, faisait régner son ordre sur tout le moyen Orient (1). Conquêtes brutales, opérations militaires violentes, diplomatie d'expansion territoriale forment un système politique puissant qui s'oppose, avec succès, à contenir les prétentions de l'Egypte. Dans les années 589-587 av. J.C., c'est au tour du petit royaume de Juda d'être soumis et la ville de Jérusalem est durement frappée: le temple est détruit, les objets sacrés sont profanés, le roi Sédécias (dont le nom signifie "le SEIGNEUR est juste") voit ses enfants être exécutés avant qu'on ne lui crève les yeux; jamais plus il ne verra de réconfort. L'élite de Jérusalem, toute cette société de gens cultivés et riches, est déportée. Pour exprimer la catastrophe que fut cet exil, les écrivains, les prophètes, les hommes spirituels n'auront pas d'autre manière d'en parler que comme d'une véritable expérience de mort. La Ville choisie par Dieu est symboliquement défunte. Il faut la pleurer comme on se lamente sur un cadavre qu'on abandonne définitivement au néant. Il faut porter son deuil. 

Les historiens des religions ont été frappés par tout ce que la spiritualité d'Israël comporte comme éléments qui s'apparentent au deuil. On peut relever, bien sûr, les pratiques de pénitence, les ascèses, qui sont communes aux liturgies funèbres et aux cérémonies de supplication. Les hommes d'Israël comprendront progressivement que le péché est une mort - et que la mort vient du péché. Mais on peut évoquer également de nombreuses autres composantes de la religion qui ne s'expliquent bien que par une similitude de deuil. On a fait remarquer ainsi que le fait de taire le nom de Dieu, de ne jamais le prononcer directement, était une réticence comparable à ce silence que les peuples antiques pratiquaient pour ne pas troubler le repos d'un défunt. Si la Ville est morte, c'est aussi que son Dieu est mort d'une certaine façon. Et en souvenir de cet événement tellement douloureux, on n'invoque pas le SEIGNEUR, on ne l'appelle plus de son nom. Vous imaginez le désespoir que cela contient. Toute la religion d'Israël est comme marquée par cette liturgie funèbre, comme le deuil d'un premier-né dira le prophète Zacharie (12, 10). 

Voilà donc, Isaïe le sait très bien, ce qui concerne le deuil qu'il faut porter pour Jérusalem défunte. 

Mais, ajoute-t-il, dans ce deuil, il convient de ce réjouir; et c'est même une obligation, un ordre: "Réjouissez-vous avec elle, vous qui portiez son deuil" Répétons nos questions étranges: Comment peut-on se réjouir d'un deuil? Et comment peut-on se réjouir avec celui dont on porte le deuil? 

La seule manière de répondre à ces interrogations consiste à voir dans l'oracle d'Isaïe un message d'une nouveauté extraordinaire, message auquel nous sommes habitués mais qui surgit là pour la première fois dans sa fulgurance inouïe: le prophète ne parle d'un deuil que pour annoncer une résurrection. On sait ce qui se passera après la défaite de Sédécias et la ruine de Jérusalem. Après les Babyloniens, la roue de l'histoire continue de tourner et c'est au tour de Cyrus, roi de Perse, de dominer le moyen Orient (2). Et si les idées de Nabuchodonosor étaient celles d'un sauvage, d'un tyran sanguinaire, celles de Cyrus sont beaucoup plus humaines et tolérantes. Cyrus voit d'un bon oeil les cultes des nations qui l'entourent; et s'il veut régner sur elles, il ne veut pas tellement détruire leurs traditions. Au contraire, il demande même qu'on reconstruise le Temple de Jérusalem. Isaïe annonce donc que le deuil n'a qu'un temps; s'il a été nécessaire de s'affliger sur la mort du sanctuaire, la mort de la ville, la mort de Dieu, il faut exulter de ce que le sanctuaire sera relevé, la ville reconstruite, et le Dieu vivant! 

Au soir du Vendredi Saint, les Apôtres n'avaient pas envie de se réjouir. Ni la mort de leur Seigneur, ni leur lâcheté, ni leurs peurs ne pouvaient leur inspirer le moindre sentiment de sérénité, moins encore de bonheur. Il n'y avait que la tristesse, la honte, la frayeur. Mais ce qu'avait dit l'ancien prophète n'était pourtant pas une parole vaine: ils allaient devoir se réjouir pourtant, et se réjouir avec celui dont ils portaient le deuil. Lorsque le dimanche matin Marie Madeleine a reconnu celui qu'elle prenait pour le jardinier, lorsqu'au soir Jésus s'est présenté aux Onze rassemblés autour de Pierre, lorsqu'il a fait un bout de chemin avec les pélerins qui rentraient vers Emmaüs, lorsqu'il s'est fait voir à ses disciples, vivant d'une vie nouvelle et définitive, c'est bien de joie qu'il fut question. Quelle joie étrange, en vérité, que de se réjouir avec celui qui était mort et qui se tenait là, présent en chair et en os, leur disant tout simplement: "La paix soit avec vous". 

Dans le plan de Dieu, la mort n'a pas de place. Et si nous, par notre faute, lui avons donné une place, Dieu ne veut pas qu'elle soit autre chose qu'une promesse de résurrection. Voilà ce qu'avait compris un prophète d'un petit pays voué à la destruction. Voilà ce qu'ont constaté les disciples peureux d'un rabbi crucifié. C'est bien cela la foi biblique, de l'exil à Babylone, en passant par le Vendredi Saint, jusqu'à nos deuils d'aujourd'hui. Nous avons raison de pleurer nos défunts, mais, chrétiens, nous savons qu'un jour, lorsque Dieu essuiera toute larmes de nos yeux, nous pourrons aussi nous réjouir avec eux. 

(1) https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Nabuchodonosor_II
(2) https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Cyrus_le_Grand

jeudi 23 juin 2016

13e dimanche du temps ordinaire - année C


Saint Paul, poursuivant sa vigoureuse exhortation aux Galates, leur présente la vie chrétienne dans ce qu’elle a de plus beau, de plus exigeant, et de plus exaltant, en leur parlant de la liberté. Qu’est-ce que la liberté? Dans le monde antique, où les citoyens n’étaient pas les plus nombreux des hommes (il y avait beaucoup d’esclaves, de simples résidents, d’hommes sans droits) la liberté constitue une vraie noblesse. Les hommes libres, ceux dont l’avis compte pour les décisions politiques, forment une aristocratie prestigieuse et enviable. Même les “démocraties” antiques, grecques en particulier, n’étaient pas égalitaires et la distinction entre les citoyens libres et les autres hommes était marquée. Être libre, c’est donc être noble, détenir une dignité, posséder un pouvoir. 

Dans ce contexte, on mesure ce que le message évangélique contient de bouleversant, de subversif même. Ceux qui croient au Christ, ceux qui vivent dans l’évangile, Paul dit qu’ils sont libres: «C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés» (Ga 5, 1). Cela, il ne le dit pas à des notables (qui sont déjà libres et ne voient sans doute pas comment ils devraient être libérés); cela, il le dit à des pauvres gens, à des esclaves, à des hommes et des femmes de seconde zone, sans droit, presque sans dignité reconnue: chez les chrétiens, il n’y a «pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés» (1Co 1, 26). L’Eglise des Apôtres n’est pas une communauté élitiste; elle est plutôt, aux yeux des hommes, un ramassis de petites gens peu fréquentables. Et c’est donc à ces gens-là que Paul annonce qu’ils sont libres! 

Qu’est-ce donc que cette liberté que l’évangile donne à de pauvres hommes? Paul en parle tout d’abord comme d’une vocation : «vous avez été appelés à la liberté» (Ga 1, 13). La liberté dont il s’agit n’est donc pas un simple état de fait, un titre de gloire dont on pourrait se vanter une pour toutes afin de dire: je suis libre. Si la liberté est une vocation, elle est donc une grâce quotidienne, un bonheur que Dieu nous permet d’explorer chaque jour. Chaque jour, je constate encore dans ma vie ces petits ou ces grands esclavages qu’on appelle le péché; ces limites, ces étroitesses qui m’empêchent de mettre en œuvre ce que je choisis vraiment; ces maladresses qui me font échouer alors que j’avais la volonté de bien faire; ces peurs qui restreignent mon désir de risquer être heureux. Aussi, chaque jour, Dieu me donne aussi cette liberté, chaque matin il m’appelle à être libre pour que, ayant rejeté toutes ces mauvaises limites, je puisse vraiment m’épanouir. Il y aurait aussi le danger que la liberté devienne un piège; Paul met en garde: qu’elle ne soit pas «le prétexte pour votre égoïsme» (Ga 5, 13). Être libre pour laisser cours à ses défauts, vraiment, ce ne serait pas être libre, mais plutôt être l’otage d’une caricature de liberté. Que Dieu nous en préserve! 

Mais la liberté, ainsi entendue, n’est pas – vous le voyez – une capacité prédéterminée. Dieu ne me libère pas pour que je me contente de mes étroitesses, c’est évident; il ne me libère pas non plus pour que je fasse «sa» volonté, pour que je joue un rôle qu’il m’aurait écrit, lui, à l’avance. Si Dieu me libère, c’est pour que je fasse le bien librement, spontanément, avec toute la créativité qu’il m’a donnée, avec toute l’initiative des bonnes actions que je peux concevoir, avec toute la décision vraiment intime et personnelle qui fait que le bien que Dieu me donne d’accomplir, c’est vraiment moi qui le décide et qui le fait. Dieu, qui est notre Créateur, nous a faits à son image (Gn 1, 26): il nous a faits créatifs. Dieu qui est Créateur a vu que sa création était bonne (Gn 1, 31): il a voulu que nous soyons, nous aussi, des créatifs du bien que nous faisons. 

Ce mystère de la liberté humaine est tellement profond, tellement beau, tellement noble, que certains hommes en doutent. Ils pensent que ce n’est pas possible; ils pensent que l’homme est nécessairement l’otage de ses conditionnements, de son passé, de son éducation, de la société, et que rien en lui ne peut prétendre à ce que la foi chrétienne décrit comme une «liberté». Un philosophe américain classait parmi les grandes questions à laquelle il ne savait pas répondre celle-ci, plutôt angoissante: «Avons-nous une volonté libre?» (1) Cela ne paraît pas du tout évident, et tous nous pouvons identifier en nous les résistances de la liberté. Mais c’est dans la foi – et peut-être dans la foi seulement – que nous pouvons prendre conscience d’une liberté vraie, donnée par grâce, faite pour le bien. Qu’est-ce qu’un agir libre? Paul résume cela dans «l’unique parole que voici: Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Ga 5, 14). C’est lorsque j’aime que je suis vraiment libre. 

Saint Augustin avait condensé toute la morale chrétienne dans cet unique précepte : «Aime, et fais ce que tu veux» (2). Un saint provençal, un moine du V° siècle avait ainsi résumé la même doctrine: «Il faut conserver pour le Christ la liberté reçue par la grâce du Christ» (3). Si nous n’étions que des otages, vivre n’aurait aucun sens; mais si nous avons été libérés, alors il vaut la peine de se donner un peu de mal pour faire quelque bien. Il vaut la peine d’être homme. Il vaut la peine d’être libre, vraiment. 

(1) «Do we have a free will?» (Michael DUMMETT, The Logical Basis of Metaphysics (1976), Harvard University Press, 1993 ; p. 1). 
(2) «Dilige, et quod vis fac» (AUGUSTIN, Commentaire sur la première épître de Jean, X, 4, 8; PL 35, 2033. 
(3) «servanda est Christo per Christi gratiam sumpta libertas» (HILAIRE D’ARLES, Vie de saint Honorat, 7, 3). 

vendredi 17 juin 2016

12e dimanche du temps ordinaire - année C


Qui est Jésus? Après quelques réponses hésitantes et, pour certaines, dénuées de pertinence, nous aboutissons à cette affirmation de Pierre: «Le Christ, le Messie de Dieu» (Lc 9, 20). Nous retenons ce propos de Pierre comme vrai; il ne nous reste plus qu’à le comprendre. Que veut dire que Jésus soit le Messie de Dieu? 

L’explication que donne Jésus lui-même de cette réponse de l’Apôtre est un austère portrait du Messie qui insiste sur les souffrances personnelles de Jésus et annonce en même temps les épreuves ecclésiales de ses disciples. Jésus va mourir par une trahison lâche et une condamnation injuste; les disciples également perdront la vie dans une persécution violente et un déni de justice. Il me semble que, plus que la juxtaposition de ces deux prophéties (les souffrances de Jésus, les épreuves des chrétiens) qui s’avèreront toutes deux parfaitement exactes, c’est leur lien et leur similitude qui sont signifiants. 

Le vocabulaire utilisé pour décrire la condition des croyants constitue un bon point de départ pour comprendre cela. Les mots appartiennent au registre des procès. «Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même» (Lc 9, 23). Ce verbe «renoncer» désigne l’attitude imprévisible et défavorable d’un témoin, cité à comparaître pour la défense d’une partie, et qui, finalement, contre toute attente, renonce à disculper celui qui l’a appelé. Refuser d’apporter son soutien à un accusé, surtout quand cet accusé est innocent et injustement mis en cause, voilà bien un acte décevant. Ce que Jésus affirme ici, d’une manière paradoxale, est que cette action défavorable, il faut l’exercer pour soi-même. Celui qui veut être le disciple de Jésus doit renoncer à se défendre, il doit refuser de se rendre témoignage à lui-même; mis en cause de façon inexacte, accusé sans raison, il doit – pour être chrétien – se taire et ne rien dire pour sa défense. Si être accusé «faussement» est une béatitude (Mt 5, 11) – et quelle terrible béatitude! – il n’est pas permis de déserter une telle grâce qui rend un fidèle semblable au Christ. Car Jésus s’est tu lorsqu’il était interrogé par Pilate: «Jésus ne lui répondit pas. Pilate lui dit alors: “Tu ne me parles pas? Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher et que j’ai pouvoir de te crucifier?”» (Jn 19, 9-10). Oui, Jésus sait cela; il sait qu’il pourrait présenter une brillante plaidoirie qui le tirerait d’affaire, il pourrait circonvenir Pilate qui n’est d’ailleurs pas tellement convaincu de sa culpabilité. Mais il se tait – car il sait que ses disciples, traînés devant des tribunaux violents et iniques, n’auront pas d’autre défense à présenter que la force de leur silence et de leur sérénité.

Saint Pierre, qui a payé de sa vie sa fidélité, le dit en des termes bouleversants:
«Car c’est une grâce que de supporter, par égard pour Dieu, des peines que l’on souffre injustement. Quelle gloire, en effet, à supporter les coups si vous avez commis une faute? Mais si, faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce devant Dieu. Or, c’est à cela que vous avez été appelés, car le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces» (1P 2, 19-21). Le silence du Christ devant l’accusation est le chemin de grâce qu’il nous a indiqué. 

«Celui qui veut marcher à ma suite… qu’il prenne sa croix chaque jour» (Lc 9, 23). Celui qui a renoncé à se défendre est alors de toute évidence condamné, et la peine ne tarde pas à être appliquée ensuite. Il n’est pas question, après la condamnation, de faire appel, de dire quelque chose, enfin, pour démasquer l’injustice de la sentence. Il faut tenir dans le silence. Jésus n’a pas fait de discours sur le chemin qui le conduisait au Calvaire. Que veut dire alors que cela c’est «sauver sa vie»? (Lc 9, 24) Qu’a-t-il sauvé celui qui s’est ainsi laissé broyer par une autorité incompétente et aveugle? Si Jésus dit qu’il sauve sa «vie», c’est qu’il donne à ce mot un sens plus vrai, plus profond, plus intime que ce que nous concevons de la simple vie biologique. La «vie», dans le vocabulaire spirituel de l’Evangile, c’est la droiture, c’est l’amitié avec Dieu, c’est l’action de grâce, c’est la foi; pour dire autrement, la «vie» ce n’est pas la vie qu’on possède, mais la vie qu’on donne; la «vie» véritable, c’est, de la part d’un croyant, l’offrande de sa vie. Et cela, en effet, est préservé pour celui qui se renonce lui-même et qui prend sa croix. Celui qui se barricade dans son bon droit, celui qui s’enferme dans sa sécurité, comment montre-t-il qu’il croit en autre chose qu’en une vie matérielle? Celui qui connaît la réalité de la vie spirituelle et qui croit en la vie éternelle, celui-là doit traduire sa conviction dans ses actes. Les martyrs qui ont consenti à mourir pour témoigner de leur foi, c’est bien cette haute idée de la vie qu’ils attestaient devant des accusateurs qui pensaient leur nuire. 

En tout cela, c’est donc bien de la vie qu’il s’agit. Et la logique du renoncement, de l’ascèse, de l’abnégation, la logique du martyre – choses très étranges, voire suspectes aux yeux de nos contemporains – défendent une autre conception de la vie qui la définit comme offrande, fécondité, épanouissement, joie spirituelle. Pour nous, chrétiens, le plus grand malheur, la tentation la plus décevante, serait sans doute de renoncer à ces vérités, d’échanger la croix contre le confort. Contre les sollicitations du monde et du plaisir, que la grâce du Christ nous préserve ainsi de trahir la joie. 

Voilà qui est «le Christ, le Messie de Dieu» (Lc 9, 20). Et nous sommes ses disciples. 


vendredi 10 juin 2016

11e dimanche du Temps Ordinaire - année C


Dans le passage de la lettre aux Galates (2, 16 et 19-21) entendu en deuxième lecture, saint Paul nous donne accès à la région la plus intime, secrète et précieuse de son âme d’Apôtre et de chrétien. Avec une lucidité bouleversante de gratitude, Paul relit toute l’histoire du salut pour voir aussi dans son histoire personnelle rien de moins merveilleux que ce que Dieu a mis en œuvre pour racheter l’humanité. L’événement du Calvaire – qui est le centre autour duquel gravite toute l’histoire du monde sauvé – est aussi le centre de la vie personnelle de Paul : le Fils de Dieu “m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi” (Ga 2, 20). Qui peut dire une chose pareille? Le Christ a aimé toute l’humanité et il s’est livré pour elle, n’est-ce pas? Certes, le Christ a aimé toute l’humanité et il s’est livré pour elle; mais cette vérité générale est aussi vraie que cette vérité personnelle, intime, que cette certitude de conscience: le Fils de Dieu “m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi”. La vérité universelle et la vérité personnelle coïncident car Dieu a voulu sauver tous les hommes, un par un. 

Dès lors, qui est-il ce «moi» que le Christ a aimé et pour qui il s’est livré? Paul regarde en lui-même, il cherche, comme tout sage de l’Antiquité, à se connaître soi-même. Et en scrutant les profondeurs de son intériorité, il découvre quelque chose de mystérieux, d’inattendu. Saint Augustin dira, en ce sens, que l’homme est une “question” (1) pour lui-même. L’homme a ceci de particulier – et c’est sans doute là que réside sa vraie dignité – qu’il ne peut se connaître complètement, il reste à lui-même comme une énigme, comme un mystère dont il n’a jamais fini d’explorer toutes les zones d’ombre ni toutes les merveilles. Car il y a en «moi» des régions obscures – ce sont mes péchés par lesquels et pour lesquels le Christ est mort – et il y a des paysages lumineux – ce sont toutes ces grâces que le Christ m’a données et par lesquelles j’ai du prix à ses yeux. Dès lors, il y a plus en moi que moi-même et je dois prendre conscience que le cœur de mon âme (pour ainsi dire) n’est pas ma propre personne, mais plutôt: ma personnalité en tant que je suis aimé par le Christ

C’est pourquoi Paul, sans souffrir d’aucun trouble psychologique et seulement par regard de conscience, dit : “Je vis, mais non pas moi” (Ga 2, 20). C’est bien Paul, en effet, qui est vivant et qui constate : “Je vis”; et pourtant, cette vie dépasse tellement ce qu’il est, qu’il doit corriger aussitôt : “mais ce n’est plus moi”. Il ne se contredit pas; il veut seulement exprimer dans notre langage trop faible cette vérité qui va jusqu’au paradoxe, cette réalité étonnante et magnifique: ma vie ne vient pas de moi-même, elle ne me constitue pas en moi-même; ma vie me constitue dans le Christ, au-delà de moi-même. “C’est le Christ qui vit en moi” (Ga 2, 20). 

Nous ne prenons pas toujours conscience de ceci: que le Christ soit mort pour nous appartient à notre identité, fait partie de notre «je». Le plus souvent, nous vivons barricadés dans les limites de notre confort et de notre égoïsme, et nous ne voyons pas que nous y sommes à l’étroit (cette étroitesse est tellement douillette!) Si nous prenions conscience que notre personnalité est fondée dans le Christ, avant d’être fondée en nous-mêmes, si nous voyions que la mort du Christ pour nous est ce par quoi nous existons, alors nous pourrions mener une vie spirituelle mieux déployée, plus ample. Une prière eucharistique le dit de façon admirable: 

Pour accomplir le dessein de ton amour, il s’est livré lui-même à la mort, et, par sa résurrection, il a détruit la mort et renouvelé la vie. Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes, mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous, il a envoyé d’auprès de toi, comme premier don fait aux croyants, l’Esprit qui poursuit son ouvre dans le monde et achève toute sanctification (2). 

Il est mort pour nous; comment dès lors notre vie pourrait-elle nous appartenir, comment serait-elle “à nous-mêmes”? Je ne peux plus vivre comme si personne n’était mort pour moi. Et la mort de Jésus fait partie de mon identité; je peux y lire toutes mes fautes, toutes mes ombres, pour lesquelles il est mort, et j’y vois aussi toutes les grâces, toutes les lumières qui, en moi, viennent de son sacrifice. C’est cela que Paul appelle la foi: “Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu” (Ga 2, 20). En vivant dans la foi, en communiant au corps du Christ qui a aimé chacun de nous et qui s’est livré pour chacun de nous, personnellement, demandons cette grâce de vivre pour Dieu et pour les autres; demandons la grâce de vivre vraiment. 


(1) quæstio mihi factus sum – je suis devenu à moi-même une question, AUGUSTIN, Confessions, X, 33, 50.

(2) MISSEL ROMAIN, Prière eucharistique IV. 

samedi 4 juin 2016

10e dimanche du Temps Ordinaire - année C


La conversion de saint Paul est sans nul doute, après la résurrection de Jésus, l’événement le plus décisif dans l’histoire du christianisme et, peut-on dire, dans l’histoire de l’humanité. Si Jésus n’était pas ressuscité, jamais l’évangile n’aurait été rédigé; mais si Paul n’avait pas été terrassé sur le chemin de Damas, jamais l’évangile n’aurait été prêché, jamais il n’aurait ainsi rejoint les extrémités de la terre. Ce fait majeur de l’histoire du monde est aujourd’hui raconté, à la première personne, dans la deuxième lecture (Ga 1, 11-19) que nous venons d’entendre; écrivant aux chrétiens de la Galatie, Paul leur explique cet événement à la fois très personnel, intime, mystique, dont le retentissement fut à ce point marquant que plus rien, désormais, ne pouvait être comme avant. 

Il y a tout d’abord ce fait de l’apparition. Nous savons, par ailleurs, que Paul a vu Jésus (Ac 9, 5) qu’il a vu le Ressuscité (1Co 15, 8). Ici, curieusement, Paul dit que cette révélation ne lui est pas advenue par un homme: “l’évangile que j’ai proclamé n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas d’un homme que je l’ai reçu” (Ga 1, 11-12), et pourtant, ajoute-t-il en accord avec les autres récits, c’est “par révélation de Jésus Christ” qu’il a été bouleversé. Pourquoi Paul dit-il que ce qu’il a reçu de Jésus il ne l’a pas reçu d’un homme? Jésus n’est-il pas un homme? Oui, bien sûr, et Paul le sait très bien, lui qui a expliqué aux chrétiens de Philippe que le Fils de Dieu, “devenant semblable aux hommes, a été reconnu comme un homme” (Ph 2, 7). Que veut dire alors que Jésus, qui était vraiment un homme lorsqu’il est venu dans notre monde, n’était pas un homme quand il s’est manifesté à Paul? Qui Paul a-t-il vu? Qu’a-t-il vu?

Cette expression “pas un homme” ne doit pas être comprise comme une négation de l’humanité de Jésus. C’est bien dans sa nature humaine de Ressuscité que Paul a vu Jésus. Mais, dans sa Résurrection, Jésus a aussi manifesté à Paul tout ce que fut sa détresse, sa déréliction, sa vulnérabilité. C’est bien en tant qu’il était persécuté – et persécuté par Paul lui-même (Ga 1, 13) – que Jésus s’est fait voir sur le chemin de Damas. Et celui qui fut ainsi défiguré par la douleur, broyé par la trahison, transpercé par l’injustice, ne présentait plus aucun signe de sa dignité humaine. Un Psaume disait, en prophétisant la Passion de Jésus: “Et moi, je suis un ver et non homme; je suis la risée des gens, le mépris du peuple” (Ps 22, 7). Isaïe dit, dans le même sens : “De même, des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue – car il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme” (Is 52, 14). Non vraiment, celui qui était exposé sur la croix, après qu’on lui eut dénié tout respect, n’était plus un homme. Et ressuscité, c’est dans cet état de déréliction que Jésus est apparu à Paul. L’évangile de Paul, c’est l’annonce de cette détresse immense de Dieu de se voir à ce point rejeté hors du monde, hors des âmes, hors des consciences des hommes. Et dans cette détresse, Dieu qui s’est fait homme a été comme privé de sa dignité d’homme. C’est cela que Paul a vu. 

Désormais, Paul va être associé à la “grâce” (Ga 1, 15) du Christ. Cela ne veut pas dire qu’il va cesser d’être un persécuteur de l’Eglise pour devenir un bon paroissien. Paul n’est pas devenu le sacristain bien payé de quelque basilique prestigieuse. Être associé à la grâce de Jésus – Paul le sait bien – cela veut dire participer à cette détresse. En passant du statut de persécuteur au rôle d’évangélisateur, Paul a décidé de suivre Jésus jusque dans son angoisse. Car annoncer l’évangile ne se fait jamais sans un profond inconfort intime. Personne ne peut proclamer la Parole sans qu’elle le remette en question de fond en comble, jusque dans les certitudes les plus secrètes, les plus implicites de sa conscience. Personne ne devient impunément évangélisateur; il faut le savoir. Paul le savait, il a choisi librement d’être du côté de Jésus, quoi qu’il lui en coûte. 

Toutefois, ayant été ainsi foudroyé par la grâce, Paul a pris un temps de retraite avant de se lancer concrètement dans l’évangélisation. Aujourd’hui encore, avant de recevoir un ministère, avant d’être ordonné, un candidat se retire du monde pour un temps, pour le temps du Séminaire, et, plus intensément encore, pour un temps d’exercices spirituels dans les jours qui précèdent l’ordination. Dans nos diocèses, des séminaristes vivent cela ces jours-ci, avant de devenir diacres ou prêtres. Paul, lui, rapporte qu’il a accompli quelque chose de semblable, une sorte de pèlerinage et de retraite spirituelle: “Je suis parti pour l’Arabie” (Ga 1, 17). Qu’est-ce que cette Arabie que Paul dit avoir visitée après sa conversion? Il nous donne un indice, dans cette même lettre, en disant ensuite que “le Sinaï est en Arabie” (Ga 4, 25). De même que Moïse a reçu sa vocation au Sinaï (Ex 3), là où il devait ensuite conclure l’Alliance (Ex 19), de même qu’Elie, découragé, est allé retrouver des forces au Sinaï alors qu’il était persécuté par Jézabel (1R 19), de même Paul a accompli ce pèlerinage au Sinaï. Cette montagne de Dieu est le lieu où Paul pouvait ressourcer sa foi juive et l’épanouir, l’accomplir dans l’évangile. Cela dit quelque chose de la nouveauté de son engagement: c’est dans la continuité d’avec Moïse et Elie que Paul intériorise cette vocation si déroutante qui se présente à lui. 

Se mettre au service de l’urgence de l’évangile demande de se situer dans une tradition, pas dans une rupture; prendre le risque de se laisser ébranler par la Parole qu’on annonce suppose qu’on soit profondément enraciné dans l’histoire de ce salut que Dieu nous révèle depuis le lointain des âges, nous conduisant vers des nouveautés toujours plus exigeantes et plus heureuses. C’est cela que Paul a vu sur le chemin de Damas. 

Dans les prochaines semaines, dans nos diocèses de France, des hommes vont aussi faire un pas dans cette direction de l’évangélisation. Ces jeunes gens qui ont rencontré le Christ, qui ont découvert la pauvreté, l’urgence, la précarité du ministère, qui se sont insérés dans la tradition de l’Eglise vont recevoir l’imposition des mains d’un évêque qui avait lui-même reçu l’imposition des mains d’un évêque… remontant ainsi aux Apôtres eux-mêmes. Une rencontre, un risque, une décision spirituelle, conduit ces futurs diacres et prêtres à faire l’offrande d’eux-mêmes. Que la prière des fidèles de leur fasse pas défaut au moment où ils engagent leur vie au service de l’Eglise.